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Troubles mentaux

Troubles psychiatriques : comment les malades ont-ils vécu le confinement ?

Par Raphaëlle de Tappie

Pendant le confinement, les personnes atteintes de troubles mentaux se sont retrouvées plus isolées que jamais et ont arrêté de consulter. Un mois plus tard, des psychiatres et psychologues racontent comment leurs patients ont réussi à traverser la crise. Si nous ne sommes aujourd'hui pas à l'abri d'un retour de bâton, la seconde vague tant redoutée n'est pas encore arrivée. 

GDArts/iStock

Les patients atteints de troubles mentaux, grands oubliés de l’épidémie de Covid ? En France, 12 millions de personnes souffrent de troubles anxieux, de l'humeur, de troubles psychotiques, schizophréniques, autistiques. Pendant la crise, cette population “fragile” a beaucoup moins consulté que d’habitude et la fréquentation des urgences psychiatrique a drastiquement baissé sur tout le territoire. Si ce phénomène a grandement inquiété, d’après trois experts interrogés par Pourquoi docteur, un mois après le déconfinement, force est de constater que les malades ont su mobiliser d’énormes ressources pendant la crise.    

On a été assez surpris de voir que les patients venaient moins souvent aux urgences. On s’est finalement rendu compte qu’il y avait une forme de résilience assez inattendue chez des patients qui ont su mobiliser beaucoup de ressources pour faire face à ce contexte exceptionnel”, témoigne le professeur Franck Schurhoff, psychiatre à l'hôpital Henri-Mondor et professeur à l'université Paris-Est Créteil.

La situation n’a pas été aussi dramatique que ce à quoi on s’attendait, renchérit le docteur Mehdi Zaazoua, psychiatre à l'hôpital Maurice-Despinoy, en Martinique. Quand le confinement a été décrété, les patients ont été assez sidérés et tout le monde a été pris d’une confusion générale. Les repères de chacun étaient ébranlés, mais, au bout de quelques semaines, les choses sont naturellement revenues dans l’ordre”, raconte-t-il. Les patients qui avaient pour habitude de venir à l’hôpital de jour ont vu leur quotidien bouleversé, mais un groupe Whatsapp a rapidement été mis en place pour maintenir un rythme, des activités quotidiennes et un contact entre patients et soignants. Pour ceux hospitalisés en permanence, “cela a mis un peu de temps à se mettre en place également : ils ne pouvaient plus sortir pour acheter leurs cigarettes, on ne savait plus comment faire pour assurer les visites avec les proches… Mais on a rapidement réussi à ritualiser le quotidien de façon à les rassurer”, explique Mehdi Zaazoua. 

Évidemment, les malades ont souffert du manque de liberté et de contact ainsi que de l'isolement mais, paradoxalement, beaucoup ont réussi à tirer profit du confinement pour se recentrer sur eux. Ça été le moment de faire un grand ménage, dans sa maison et dans sa tête. Il y a eu du tri entre ce qui est vraiment important et ce qui l'est moins”, ajoute Laurent Konopinski, psychologue clinicien en cabinet libéral, qui accompagne également des équipes du champ sanitaire et social.

“Les masques peuvent être très déstabilisants pour un malade”

Désormais, les experts craignent un retour de bâton. Certains patients mal pris en charge pourraient en effet décompresser après coup. “Pour l’instant, on n'a pas véritablement observé de décompensation chez les patients mais la situation reste très stressante, or le stress est un facteur de décompensation. Il faut rester très vigilant”, explique Franck Schurhoff. Nombre de psychiatres craignent notamment que leurs patients n’aient pas suivi correctement leur traitement pendant le confinement. Qui plus est, pour ceux atteints de schizophrénie, évoluer dans une société masquée peut alimenter les délires de persécution, rappelle Franck Schurhoff.

Une inquiétude partagée par Medhi Zaouaa. “Les masques peuvent être très déstabilisants pour un malade qui n’arrive pas à reconnaître les intentions de l’autre”, déclare-t-il, déplorant que les règles sanitaires n’aient pas mieux pris en compte les particularités des patients atteints de troubles mentaux. “Dans la psychiatrie, les patients ont un rapport au monde différent. Les recommandations qui ont été faites — comme de porter un masque ou de garder de la distance physique — peuvent s’appliquer à la population générale mais, en psychiatrie, la culture est différente. A l’hôpital, certains ont vécu comme un rejet le fait de devoir prendre leurs repas aussi espacés les uns des autres. Je me souviens d’une patiente qui a décompensé pendant deux ou trois jours car cette installation alimentait son délire.”

Pourtant globalement, depuis le déconfinement, pour Medhi Zaouaa, les choses se passent plutôt bien. “On a repris les sorties et les activités à un rythme réduit et les patients sont ravis.” Ceux de l’hôpital du jour étaient également très contents de retrouver leur quotidien, même s’ils étaient “angoissés à l’idée d’être confrontés à un risque de Covid”. En effet, quand le déconfinement a été annoncé, “on ne savait toujours pas comment les choses allaient s’organiser au niveau des transports, des contacts, des activités. Là encore, l’incertitude a ravivé les angoisses des uns et des autres.”.

Et les soignants dans tout ça ? 

Si les patients atteints de troubles mentaux semblent donc pour l’heure bien s’en tirer, Laurent Konopinski s’inquiète surtout pour ceux qui les ont pris en charge pendant le confinement, les soignants, particulièrement éprouvés pendant la crise sanitaire. “Un gros travail d’accompagnement va être nécessaire dans les semaines et les mois qui viennent pour soutenir les équipes épuisées. Ce n’est pas dans le vif de l’action qu’on a le temps de penser à ce qui se passe, mais nous avons eu des soignants confrontés à des situations très difficiles et je crains des essais de décompensation après coup. Il faudra être attentif, tous les professionnels de l’écoute et de l’accompagnement le savent.” 

Fort heureusement, pendant le confinement, de gros efforts ont été faits par l'Etat et au sein des structures hospitalières, se félicite le spécialiste. “Dans ma région, le Haut-Rhin, particulièrement affectée pendant l’épidémie, des psychologues se sont mobilisés au centre hospitalier de Rouffach, spécialisé en psychiatrie, pour mettre en place un ‘espace ressources’ pour les professionnels de santé qui avaient pris en charge les patients souffrant de troubles mentaux qui avaient été malades de la Covid.”

De belles initiatives ont également été mises en place dans les structures généralistes, se réjouit-il, citant par exemple la cellule d’urgence médico-psychologique de l’hôpital Emile-Muller, à Mulhouse, créée pour venir en aide aux soignants dépassés. Impossible également de passer sous silence les nombreux numéros verts instaurés pour soutenir la population, qu’il s’agisse de femmes victimes de violences, de gens stressés par le confinement ou d'entrepreneurs qui ont dû liquider leur entreprise à cause de la crise.

Toutefois, maintenant que le confinement est fini et que la situation revient peu à peu “à la normale” en France, encore faut-il que ces efforts perdurent sur le plan politique. En effet, la crise a permis de mettre à jour la “vulnérabilité de notre système et d’un mode de gestion à bout de souffle, interpelle Laurent Konopinski. On a eu le sentiment que le politique avait une prise de conscience. J’attends de voir s'il en découlera une véritable réforme du système pour réorganiser l'hôpital. Il faut soulager les soignants, reconnaître leur carrière et leur redonner les moyens de remplir correctement leur mission”, conclut-il.