Pourquoi docteur : Pourquoi parle-t-on davantage des règles abondantes aujourd’hui ?
Frédérique Welgryn : On entend parler des règles, on entend parler de la douleur… mais très rarement du flux. C’est un angle mort. Une étude menée avec Ipsos montre que 40 % des femmes s’auto-diagnostiquent comme ayant des règles abondantes ou très abondantes. Mais quand on pose des questions précises sur l’impact dans la vie quotidienne, près de deux tiers pourrait entrer dans la catégorie sans se définir comme telles. Il y a un vrai décalage entre le vécu et les mots. C’est pour cela que What the Flux existe : pour faire passer les règles abondantes d’un sujet intime à un sujet de santé publique. Parler de la quantité de sang reste tabou.
Dr. Mélanie Alejo Salons. : Dans mon cabinet, je constate la même chose. Les patientes commencent souvent par dire : "Ça va, je gère." Mais quand on creuse, on découvre qu’elles se changent toutes les deux heures, qu’elles mettent deux protections, qu’elles se réveillent la nuit. Le tabou reste très présent dans la consultation. Il persiste aussi parce que les femmes pensent que "c’est normal". Elles s’adaptent, utilisent des doubles protections, changent leur rythme de vie… Mais cinq ou six jours par mois à gérer ce flux, ce n’est pas anodin.
F.W. : Parler de la quantité de sang reste tabou. Beaucoup considèrent que ce n’est pas un problème médical légitime. Pourtant, les impacts sont réels : fatigue, troubles du sommeil, irritabilité, anémie, difficultés de concentration, voire isolement social. Beaucoup de femmes ne se sentent pas légitimes pour aborder ce sujet avec un médecin ou dans leur entourage.
M.A.S. : Le tabou tient également au vécu quotidien. Les patientes minimisent leur flux, par peur ou par habitude, et organisent leur vie autour de leurs règles. Cela peut inclure télétravail, vêtements foncés, double protection… Mais vivre ainsi cinq ou six jours par mois n’est pas compatible avec une vie sereine et impacte la santé psychologique et sociale.
À partir de quand faut-il s’alerter ?
F.W. : Scientifiquement, on parle de règles abondantes au-delà de 80 ml de sang par cycle, soit environ cinq à six cuillères à soupe. Au-delà de ce seuil, la fatigue et les impacts sur la concentration deviennent réels. Pour aider les femmes à objectiver leur flux, il existe des outils comme le score de Higham, basé sur le nombre et la saturation des protections utilisées.
M.A.S. : Dans la pratique, se changer toutes les deux heures constitue un signal d’alerte clair. Même plus souvent que toutes les trois heures, cela justifie une consultation. La durée des règles est également un critère : si elles dépassent sept jours, c’est anormal. Enfin, le ressenti quotidien, la peur des fuites, la fatigue et la gêne sociale sont des indicateurs importants à prendre en compte.
Quelles sont les conséquences sur la santé et la vie quotidienne ?
F.W. : Les impacts sont multiples : fatigue, troubles du sommeil, irritabilité, essoufflement et parfois anémie. Dans notre étude, les femmes avec des règles abondantes se déclaraient en moins bonne santé que celles qui n’étaient pas concernées. Le flux a également un retentissement social et professionnel : sorties limitées, moins de sport, organisation de l’emploi du temps autour des règles.
M.A.S. : Je constate aussi un impact psychologique marqué : perte de confiance en soi, sentiment de ne pas maîtriser son corps, anxiété liée aux débordements. Certaines patientes ajustent leur emploi du temps, télétravaillent ou prévoient des protections multiples pour gérer ces journées. Ces contraintes affectent la qualité de vie et renforcent le besoin d’une prise en charge médicale.
F.W. : Et ces conséquences vont souvent au-delà du corps, elles touchent la charge mentale et la perception de soi.
M.A.S. : Oui, et c’est pour ça qu’il est crucial de sensibiliser et d’ouvrir le dialogue.
Que peut révéler l’échographie ?
M.A.S. : L’échographie permet de rechercher des causes organiques : fibromes, polypes, adénomyose ou épaississement de l’endomètre. Mais parfois, l’imagerie est normale. Cela ne signifie pas que la patiente exagère : son ressenti reste légitime et doit être pris en compte. Des solutions existent même en l’absence de cause visible, comme les traitements hormonaux ou anti-fibrinolytiques qui réduisent le flux.
F.W. : L’absence de cause structurelle ne doit jamais minimiser la gêne ressentie par la patiente. Écouter, reconnaître et proposer des options adaptées est essentiel pour améliorer la qualité de vie.
Pourquoi les femmes consultent-elles si tardivement ?
F.W. : Parce qu’on leur a trop souvent répété que "c’est normal". En moyenne, elles mettent trois ans avant de consulter. Or, plus la consultation est tardive, plus le retentissement sur la vie quotidienne est fort.
M.A.S. : Et souvent, elles ne consultent que lorsque cela devient ingérable : débordements fréquents, fatigue extrême, malaises. Un suivi précoce permet pourtant d’intervenir rapidement et de soulager efficacement le quotidien.
Que signifie le message de la campagne "What the Flux" ?
F.W. : C’est le cri du premier jour des règles, mais aussi un ras-le-bol collectif : "Ça suffit de ne pas être écoutées, ça suffit de considérer que ce n’est qu’un problème de confort.”
M.A.S. : Pour moi, le message est clair : si vos règles envahissent votre quotidien, ce n’est pas normal. Il faut en parler et chercher des solutions adaptées.
F.W. : Les règles abondantes ne sont ni une fatalité ni une exagération. Les reconnaître comme un enjeu de santé est déjà un premier pas.
M.A.S. : Et c’est ce que la campagne veut rappeler : parler du flux, c’est libérer la parole et agir pour la santé des femmes.


