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Délais d'attente, manque de lits

Crise du NHS : les patients victimes du système de santé anglais

Par Audrey Vaugrente

Aux délais d'attente et opérations annulées s'ajoute la grève des jeunes médecins. Deux expatriées au Royaume-Uni témoignent de leur expérience du système de santé.

Dinendra Haria/Shutters/SIPA

La crise du système de santé britannique (NHS) ferait presque regretter le système français aux expatriés. Un nouveau palier a été franchi par les jeunes médecins (Junior Doctors) : après une grève de 5 jours, ils ont annoncé leur intention de reconduire le mouvement chaque mois. Ce n’est que le dernier d’une longue série de conflits dans le service public de santé dans le pays de Sa Majesté. Entre opérations annulées, délais d’attente interminables et manque de personnel, le NHS s’empêtre davantage dans un lisier de tensions. Le plus souvent, ce sont les patients qui en paient les conséquences… parfois très littéralement.

Pourquoidocteur a contacté deux expatriées qui vivent à Londres. Thien simple patiente, est chef de produit dans l’industrie du jeu vidéo. En 4 ans de vie dans la capitale, elle a vécu une grossesse et connu 3 établissements du NHS. Sur son blog, elle épingle sévèrement le système britannique. Françoise* dirige un centre de soins pour les expatriés.

« D’un jour à plusieurs semaines »

Les délais d’attente sont régulièrement pointés du doigt en France. Mais ça n’est rien à côté du temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous outre-Manche. En 2015, quelque 93 000 personnes ont dû patienter 18 semaines, au minimum, avant de bénéficier d’une opération de routine. Ce chiffre n’est que la partie émergée d’un iceberg qui plonge toujours plus profond. « Le temps d'attente pour décrocher un rendez-vous avec le NHS peut varier d'un jour à plusieurs semaines », confirme Thien. Les centres de santé les plus bondés sont bien évidemment défavorisés. Mais aucun choix n’est possible : chaque habitant doit s’inscrire au centre NHS de son quartier de résidence.

Dans le centre de soins pour expatriés, les appels de détresse sont fréquents. « Beaucoup de patients nous appellent parce qu’ils ont du mal à obtenir rapidement un rendez-vous », affirme Françoise. La création de walk-in, sorte d’urgences non-hospitalières n’a pas aidé. « Vous pouvez attendre jusqu'à 4 ou 5 heures avant de passer », lâche Thien. La jeune femme préfère tout simplement éviter ces établissements en cas de petits maux du quotidien.

Un motif par visite

« Il n’y a pas assez de professionnels de santé », estime Françoise. Le Collège Royal de Médecine d’Urgence l’a confirmé à l’annonce du plan hivernal : même en situation normale, les lits ne sont pas assez nombreux dans les hôpitaux britanniques. Une affirmation qui peut s’élargir au nombre de praticiens exerçant dans les centres de santé. Conséquence : les médecins n’acceptent qu’un motif par visite. « Vous arrivez pour une grippe, illustre Françoise. Si vous voulez parler d’un problème à la jambe, on vous demande de prendre un autre rendez-vous. »

Sans compter que ces consultations se déroulent à un train d’enfer : chaque seconde est comptée au sein du NHS. « On se sent traité comme du bétail, déplore Thien. Les consultations se font à la chaîne et durent moins de 10 minutes par patient. » Lors de sa grossesse, cette jeune Française a été confrontée à l’ampleur du problème : sa première consultation s’est soldée par un refus d’expliquer le suivi. En apprenant son déménagement, le médecin aurait tout simplement abandonné l’affaire. « Il m’a juste dit félicitations et au revoir », se souvient-elle.

Un manque d’attractivité

Si cette forme de désintérêt n’est pas loi, le manque de temps est réel. Il pourrait être résolu en partie par un plan d’embauche. Mais les problèmes financiers du service public sont au cœur de cette situation : les salaires sont historiquement bas, et les jeunes médecins se voient demander de travailler les week-ends, en plus de leurs heures supplémentaires. La faute en revient à Jeremy Hunt, le ministre de la Santé britannique, qui a tenté d’élargir les horaires des établissements sans recruter davantage. « Le contrat des Junior Doctors est très contraignant », reconnaît Françoise.

Rien, ou presque, ne les incite à intégrer le NHS. Ces jeunes diplômés peuvent toujours exercer dans le privé à temps partiel. Mais le rythme soutenu se révèle difficile à tenir. « Ils travaillent à plein temps et doivent s’arranger pour faire du privé le soir, certains jours. Deux demi-journées c’est déjà bien », souligne Françoise.

« Ici, une radio coûte 300 £ »

Les consultations s’accélèrent et, sans surprise, les erreurs médicales se multiplient. Entre 2005 et 2015, 6 000 patients du NHS ont été victimes de ces incidents. Le compagnon de Thien en a lui aussi fait les frais. Après une visite en urgence dans le secteur privé, il a été traité pour des maux de ventre. « Il a été sur-médicamenté pendant plus de deux ans », raconte sa partenaire. Le surdosage exposait son foie à de lourdes complications. Ce n’est qu’un changement de centre de santé qui a permis de détecter l’erreur et la résoudre. Le bébé de Thien, lui, a été traité pour de multiples infections urinaires, finalement inexistantes, à l’âge de 5 mois seulement.

Mais les patients insatisfaits ont peu d’alternatives. Il est impossible de changer d’établissement sans déménagement. « Vous ne pouvez pas aller à l'autre bout de la ville consulter un médecin disponible si vous en aviez envie, à moins de basculer dans le privé et de payer le prix fort », résume Thien. Dire que le coût des consultations est élevé relève de l’euphémisme. « Ici, une radio coûte 200 à 300 £ », illustre Françoise.

Divers tarifs s’appliquent et ils s’envolent en fonction de la spécialité. Un généraliste demande 150 à 250 livres, contre 200 à 250 pour une première consultation en ORL. Un coût difficile à supporter pour les budgets serrés. Le secteur de l’assurance privée a donc fait pression sur les médecins. Bupa et Axa, qui représentent une part majoritaire du marché, y sont parvenus mais la lutte a été âpre. Tout professionnel qui ne se plie pas à leurs tarifs n’est pas reconnu, donc pas remboursé.