- Pourquoi Docteur : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire Le sexe après 60 ans, ça s'apprend (éd. Solar) avec votre consœur Céline Candelier ?
Dr Gérard Ribes : Je suis psychiatre et sexologue. Cela fait maintenant une vingtaine d’années que je travaille sur les problématiques de sexualité, de vieillissement et de conjugalité des couples âgés. Céline Candillier [coautrice, psychiatre et sexologue] a été une de mes étudiantes, puis elle a créé l’institut Always Valentine autour de la sexualité, mais plus largement du bien vieillir des seniors. Nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de concrétiser cela par un livre, avec un double regard : un homme et une femme, deux générations différentes. Je fais moi-même partie des seniors, j’ai 70 ans, et Céline a 20 ans de moins que moi. Nous avions aussi le sentiment qu’il existait, dans le monde francophone, un vrai vide : rien n’avait été publié sous la forme d’un guide d’éducation sexuelle à l’usage des seniors.
-Pourquoi ce sujet reste-t-il si peu abordé ?
C’est d’abord une question de représentation. Comme si le corps restait immuable du début à la fin de la vie, alors qu’il se transforme sans cesse. Le passage autour de la cinquantaine ou de la soixantaine, chez les hommes comme chez les femmes, ressemble presque à une adolescence : il faut redécouvrir un nouveau corps, une nouvelle manière de ressentir les choses. Or, dans notre société, on voit souvent cela comme un recul, un déclin. En réalité, ce sont des différences, et même un enrichissement. Cette sexualité bénéficie des expériences antérieures et, surtout, permet de sortir de la performance pour aller vers la présence : présence à soi, présence à l’autre. C’est souvent une sexualité plus riche, portée par une maturité sexuelle qui s’est construite au fil des années. On peut tout à fait découvrir de nouvelles formes de plaisir après 60 ans.
Ce qui entretient le plus le désir, c’est la séduction : continuer à séduire, à s’étonner, à être dans l’attention à l’autre.
- Comment évolue le désir sexuel avec l’âge ?
Il faut distinguer deux types de couple : les "vieux couples de vieux", ensemble depuis 20, 30 ou 40 ans, et les "jeunes couples de vieux", c’est-à-dire des personnes qui se remettent en couple après 60 ans, alors que le taux de divorce des seniors explose. Dans les couples anciens, la question est celle de l’entretien du désir. Et ce qui entretient le plus le désir, c’est la séduction : continuer à séduire, à s’étonner, à être dans l’attention à l’autre. Plus les gens avancent en âge, plus la satisfaction conjugale est corrélée à la satisfaction sexuelle. Les couples qui ne se séduisent plus sont des couples morts.
Dans les nouveaux couples, le désir passe beaucoup par le fait de se sentir désirable. C’est essentiel : pour désirer, il faut se sentir désirable. Avec l’âge, cette question devient encore plus présente. Il y a aussi une réalité physiologique : à partir de la cinquantaine, les hormones se transforment. Chez les femmes, la ménopause entraîne une transformation corporelle réelle ; chez les hommes, il y a une baisse de la testostérone. Il faut se réapproprier un nouveau corps, souvent dans une société très stigmatisante. Mais il faut rappeler que le vieillissement, dans la sexualité comme dans la vie en général, signifie surtout que les choses se font plus lentement. Cela ne veut pas dire qu’elles ne se font pas : il faut juste plus de temps pour l’excitation, chez l’homme comme chez la femme.
- Concrètement, comment ces changements physiologiques influencent-ils la vie sexuelle ?
La sécheresse vaginale est quasiment constante, souvent 4 à 5 ans après les premiers signes de ménopause. Les troubles de l’érection existent aussi. Mais il faut rappeler une chose : chez les hommes comme chez les femmes, la sexualité s’use quand on ne s’en sert pas. La sécheresse vaginale est d’autant moins présente qu’il existe une activité sexuelle, parce qu’il y a une forme d’entretien, de stimulation physiologique. Chez les hommes, c’est la même chose : moins il y a d’activité sexuelle, plus l’érection devient difficile. On sait aussi, grâce à des études longitudinales, que les personnes sexuellement actives jeunes restent globalement sexuellement actives âgées. En somme, on construit sa sexualité de la soixantaine dès l’âge de 30 ans.
Il existe aussi des aides pour accompagner ces changements physiologiques. Chez les hommes, les IPDE5, comme le Viagra ou le Cialis, peuvent être utiles, sous contrôle médical. Très souvent, le simple fait de voir que cela fonctionne rassure et relance la dynamique. Chez les femmes, il existe aujourd’hui de nombreuses manières de lubrifier le vagin et la vulve, et cela peut même entrer dans le jeu sexuel. Il ne faut pas voir cela comme un empêchement, mais comme une spécificité.
Les personnes sexuellement actives jeunes restent globalement sexuellement actives âgées.
- Vous insistez beaucoup sur l’idée d’adaptation. Quelles sont, selon vous, les clés d’une sexualité épanouie après 60 ans ?
Il y a deux paramètres majeurs. D’abord, la régularité de la sexualité. Il n’y a pas de bon chiffre, mais quelque chose qui soit en équilibre avec le couple. Ensuite, toute la question des préliminaires. Le corps réagit moins rapidement qu’à 20 ans, donc il faut prendre le temps de "lancer la machine". Et ces préliminaires peuvent commencer bien avant l’acte sexuel : dans la séduction, l’attention, la tendresse. Nous insistons aussi sur une idée essentielle : il peut y avoir des préliminaires sans qu’il y ait forcément un acte sexuel derrière. Il n’y a pas d’obligation à aller vers. J’appelle cela du "papotage corporel". Cela peut se transformer, ou non. Moins il y a d’enjeux, plus cela fonctionne. La sexualité ne doit pas être un enjeu, ni une performance : c’est un jeu relationnel.
- Y a-t-il des pratiques ou des positions plus adaptées avec l’âge ?
Il y a des réalités physiques. Certaines positions sont simplement plus confortables que d’autres. Le Kamasutra dans toutes ses dimensions peut finir chez le kiné. Les positions en cuillère peuvent être intéressantes, tout comme l’usage de coussins pour se caler et trouver des angles agréables. Mais il ne faut pas oublier que le premier organe sexuel, c’est le cerveau. Les bonnes positions sont aussi celles qui correspondent au plaisir physique et mental de chacun. Le vrai message, c’est qu’il faut oser expérimenter et se donner le droit à l’erreur, notamment dans les nouveaux couples. Beaucoup redeviennent presque des adolescents : ils sont gênés, maladroits, impressionnés par le regard de l’autre. Il faut essayer, et si cela ne marche pas, ce n’est pas grave. Avec de l’humour, on retombe dans le jeu et on quitte l’enjeu.
- Peut-on encore faire des découvertes sexuelles tardivement ?
Oui, bien sûr. J’ai vu des femmes me dire : "J’ai eu mon premier orgasme à 70 ans". Il peut y avoir une véritable redécouverte du corps, voire une découverte complète. Dans cette génération, il y a parfois moins d’enjeux, davantage de lâcher-prise, et cela peut faciliter l’accès à l’orgasme.
En tant que seniors, il y a des réalités physiques [...] Le Kamasutra dans toutes ses dimensions peut finir chez le kiné.
- Les sex-toys ont-ils une place dans cette sexualité ?
Ils ne faisaient pas partie de la culture de cette génération, mais les choses ont changé. Aujourd’hui, les sex-toys font partie des possibles de la sexualité. Ils sont particulièrement intéressants parce que beaucoup de seniors, surtout des femmes, vivent seules. Continuer à se sentir dans un corps vivant, dans un corps désirant, c’est se sentir dans la vie. Les sex-toys peuvent y contribuer, dans la sexualité solitaire comme dans la sexualité à deux.
- La retraite marque-t-elle une forme de "deuxième vie sexuelle" ?
Oui, souvent. La retraite apporte une forme de liberté. Il y a moins de pression mentale, plus de disponibilité, une autre temporalité. La sexualité n’est plus forcément reléguée au soir après avoir couché les enfants. Elle peut trouver d’autres moments, d’autres rythmes, d’autres espaces dans la journée. Cette liberté peut favoriser une forme de redécouverte, voire une seconde vie sexuelle.
- Quelles précautions de santé faut-il rappeler ?
Il faut insister sur les IST, surtout dans les nouveaux couples. Cette génération est passée entre les gouttes : la syphilis n’était plus là, le sida n’était pas encore là, et la pilule existait. Beaucoup ont vécu sans préservatif, qui ne fait pas partie de leur référentiel. Pourtant, à tout âge, dans une nouvelle rencontre, il faut les mêmes précautions. Il faut vraiment le rappeler, parce que ce n’est pas intégré, notamment chez les hommes.
Concernant le cœur, un acte sexuel avec un ou une partenaire habituelle équivaut physiologiquement à monter deux étages à pied. Donc, sauf pathologie particulière, ce n’est pas un effort dangereux. Au contraire, la sexualité a plutôt des effets positifs, avec une sécrétion d’ocytocine et de dopamine, et elle peut même être bénéfique pour le sommeil.
Il faut aussi rappeler que les maladies ne signifient pas forcément arrêt de la sexualité, mais adaptation. Après une opération, un cancer du sein, une prothèse, il faut parfois se réapproprier un corps différent, de nouvelles sensations, une autre image corporelle. Chez les femmes, les troubles urinaires peuvent aussi freiner la sexualité, notamment par peur d’une fuite au moment de la pénétration ou de l’orgasme. D’où l’importance de la rééducation périnéale.
Concernant le cœur, un acte sexuel équivaut physiologiquement à monter deux étages à pied.
- Vous conseillez donc aussi les exercices de Kegel, destinés à muscler le périnée ?
Oui, aux femmes comme aux hommes, et à tous les âges. Pas seulement en cas de problème, mais pour entretenir le périnée. La sexualité, c’est quand même le périnée. Les exercices de Kegel sont simples, utiles, et permettent aussi de prendre conscience de cette zone du corps.
- Quel message adresser aux plus jeunes pour préparer leur sexualité plus tard ?
Ayez une sexualité joyeuse. Dans "joyeuse", il y a l’idée de quelque chose de sympa, sans enjeux inutiles. Notre société a complexé la sexualité en mettant l’accent sur la performance. Faites-vous plaisir, partagez du plaisir, en étant respectueux de l’autre. Moins d’enjeux, plus de plaisir : c’est sans doute la meilleure manière de préparer la suite.


