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QUESTION D'ACTU

La Santé en Questions

Agnès Buzyn : «Sans réforme, nous irons vers une médecine à deux vitesses»

L'ancienne ministre publie "Demain, notre Santé", un livre-programme pour sauver le système de santé français. Ses propositions sont solides. Mais une question traverse chaque page : pourquoi ne pas les avoir portées quand elle en avait le pouvoir ?

Agnès Buzyn : \ DR




L'ESSENTIEL
  • Agnès Buzyn, ministre de la Santé de 2017 à 2020 était, à l'occasion de la sortie de son livre "Demain notre santé" l'invitée de l'émission "La Santé en Questions" et répondait aux questions du Dr Jean-François Lemoine et du Dr Jean-Paul Ortiz.
  • Dans son livre, elle propose de réformer le financement, de casser les silos entre hôpital et médecine de ville, de graduer les soins et d'investir dans la prévention.
  • Faute d'une réforme profonde du système de santé, elle annonce une médecine à deux vitesses avec d'un côté des libéraux plus autonomes et de l'autre des médecins salariés.

Il y a quelque chose de troublant à écouter Agnès Buzyn parler de courage politique. Elle le fait avec conviction, avec la légitimité d'une hématologue respectée, d'une ancienne présidente de la Haute Autorité de santé, d'une ex-ministre qui a traversé les premières semaines de la plus grave crise sanitaire du siècle. Elle le fait aussi avec une lucidité qui force le respect : "Je crois que je n'étais pas encore mûre, et le système non plus, pour tirer le fil jusqu'au bout des constats que j'avais faits".

Cette phrase, prononcée sur le plateau de La Santé en Question, résume le paradoxe Buzyn. Voici une femme qui sait. Qui savait déjà. Qui avait posé le diagnostic dès son arrivée au ministère en 2017. Et qui, trois ans plus tard, quitte le gouvernement pour une campagne municipale parisienne au moment précis où le virus arrive en Europe. Le timing reste, qu'on le veuille ou non, une cicatrice politique.

Aujourd'hui, dans "Demain, notre santé", elle revient avec un plan. Pas un catalogue de mesures, mais une vision systémique. Réformer le financement. Casser les silos entre hôpital et médecine de ville. Graduer les soins. Investir dans la prévention. Tout cela est juste. Tout cela est documenté. Et tout cela pose une question que personne n'ose formuler clairement : si ces solutions existaient, pourquoi n'ont-elles pas été mises en œuvre quand elle tenait les manettes ?

Le bon diagnostic, mais pas le bon moment ?

Agnès Buzyn ne se dérobe pas totalement. Elle reconnaît une forme d'inachèvement. "Ma santé 2022 traçait la voie", dit-elle. "Mais aujourd'hui, je pense qu'il faut aller un cran plus loin. Si on ne touche pas au mode de financement du système, la mise en œuvre s'arrête d'elle-même". Autrement dit : elle avait vu le problème, mais pas encore la solution. Ou pas encore le courage de l'imposer.

Le mot revient souvent dans sa bouche. Courage. Il faut du courage pour réformer. Il faut du courage pour affronter les corporatismes. Il faut du courage pour dire aux Français que le système ne peut pas continuer à coûter 4 % de plus chaque année sans imploser. "Dans dix ans, ce système coûtera 20 % de notre PIB à ce rythme-là. Quand on voit les besoins pour financer l'école, la défense, la transition écologique, il va falloir faire des choix".

Elle a raison. Mais ce constat, elle aurait pu le tenir en 2018. Elle aurait pu l'inscrire dans la loi. Elle aurait pu, comme elle le demande aujourd'hui, exiger une loi de programmation pluriannuelle, à l'image de ce qui existe pour la défense. Elle ne l'a pas fait. Non par lâcheté — personne ne peut accuser Agnès Buzyn de manquer de caractère — mais peut-être par respect excessif des équilibres politiques du moment. Par croyance, aussi, que le temps long finirait par s'imposer.

Or le temps long, en politique française, n'existe pas. Dix ministres de la Santé en six ans. "Ça veut dire qu'il n'y a pas de vision, qu'il n'y a pas de plan", lâche-t-elle, sans ironie apparente, comme si elle n'avait pas elle-même été l'une des pièces de ce manège.

La brutalité n'est pas une option — mais l'inertie non plus

Le cœur du livre, et de sa démonstration, tient en une idée : on ne réforme pas la santé par petits bouts. "Tout est interconnecté", insiste-t-elle. Réformer la médecine de ville sans repenser l'hôpital est absurde. Digitaliser sans financer est vain. Parler prévention sans réorienter les flux budgétaires est cosmétique.

Sur ce point, le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la CSMF et invité permanent de l'émission, acquiesce. Il connaît Agnès Buzyn depuis longtemps. Il se souvient de leur première rencontre en mai 2017, la semaine même de son arrivée au ministère. "Vous m'aviez dit : le système ne peut pas être réformé par petits bouts. Il nous faut une réforme holistique". Sept ans plus tard, le constat est identique. Et le système, lui, a continué de se dégrader.

Agnès Buzyn plaide pour une transformation sur dix ans. C'est le temps nécessaire, dit-elle, pour que les pratiques changent réellement sur le terrain. "Quand vous écrivez une recommandation de prise en charge médicale, il faut dix ans pour transformer la pratique". Soit. Mais qui va porter ce plan sur dix ans dans un pays incapable de garder un ministre plus de six mois ? Qui va protéger cette vision des alternances, des crises, des imprévus ?

Elle n'a pas de réponse. Ou plutôt, elle en a une, mais elle est fragile : le consensus. "Ça ne peut être que co-construit. Mais déjà, faut-il partager le constat". C'est là que le bât blesse. Car le constat, tout le monde le partage. Ce qui manque, ce n'est pas le diagnostic. C'est la volonté d'en assumer les conséquences.

Ce qu'Agnès Buzyn ne dit pas

Il y a, dans ce livre et dans cette émission, un angle mort. Agnès Buzyn parle de "crispation des acteurs", de "décisions brutales", de "rabots budgétaires" qui bloquent toute dynamique. Elle a raison. Mais elle omet de dire que ces décisions ont aussi été prises sous son ministère. Que les tensions avec les médecins libéraux n'ont pas commencé après son départ. Que la réforme du financement qu'elle appelle aujourd'hui de ses vœux aurait pu être amorcée entre 2017 et 2020, quand les comptes de la Sécurité sociale étaient revenus à l'équilibre — "pour la première fois depuis vingt ans", rappelle-t-elle elle-même.

Elle ne dit pas non plus pourquoi elle est partie. Pas vraiment. La campagne parisienne reste une zone grise, un moment de bascule que ni le livre ni l'émission n'éclairent vraiment. Elle évoque la date — le 15 février 2020 — comme pour se dédouaner de la suite. Mais la suite, c'est aussi ce qui a scellé son image publique. Et c'est peut-être pour cela qu'elle revient aujourd'hui : pour réécrire une partie du récit.

Ce n'est pas illégitime. Les anciens ministres ont le droit de penser, d'écrire, de proposer. Mais il y a une différence entre un intellectuel qui réfléchit au système et un acteur qui l'a dirigé. Buzyn est les deux. Et c'est cette double casquette qui rend son discours à la fois puissant et inconfortable.

"Si nous ne faisons pas de réforme, nous irons vers une catastrophe, prévient-elle, une médecine à deux vitesses, avec un secteur libéral qui va s'autonomiser et, à terme, des médecins salariés". La prophétie est crédible. La question est de savoir si ceux qui l'énoncent sont encore en position de l'empêcher.

Ce que ses propositions changent concrètement

Agnès Buzyn propose une refonte du financement du système de santé, aujourd'hui "figé depuis un siècle". Cela implique de rémunérer les professionnels sur des objectifs de qualité et de prévention, et non plus uniquement à l'acte. Elle défend aussi la généralisation des maisons de santé pluriprofessionnelles et une gradation claire entre hôpitaux de proximité et centres de recours spécialisés. Aucune de ces mesures n'est nouvelle. Leur mise en œuvre, elle, reste à faire.

Le livre d'Agnès Buzyn n'est pas un programme électoral. C'est un avertissement. Si aucun gouvernement ne s'empare de ces propositions dans les cinq ans, le système basculera — non pas vers l'effondrement, mais vers la fragmentation. Une médecine pour ceux qui peuvent payer, une autre pour ceux qui attendent. Le choix est politique. Il est aussi, désormais, explicitement posé.

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