ACCUEIL > QUESTION D'ACTU > "Lorsqu’un patient agresse un médecin, il ne se doute pas que cela peut mal finir"

La Santé en Questions

"Lorsqu’un patient agresse un médecin, il ne se doute pas que cela peut mal finir"

Par Thierry Borsa

Le Dr François Arnault, président de l’Ordre des médecins, était l'invité de l’émission "La Santé en Questions" en septembre dernier sur la montée des violences contre la profession. Une prise de parole qui intervenait avant la présentation par le gouvernement le 29 septembre de son plan pour la sécurité des professionnels de santé. Le président de l’Ordre réagit aujourd’hui aux mesures annoncées. Parmi elles, la création d’un délit d’outrage dans lequel il voit un élément essentiel pour sanctionner ces violences mais aussi pour les prévenir.

iStock/LightFieldStudios

- Pourquoi Docteur :  Le gouvernement, par la voix du ministre de la Santé et de la ministre déléguée à l’Organisation territoriale et aux Professions de santé, a présenté les grands axes de son plan pour la sécurité des professionnels de santé. Est-ce la bonne réponse à la montée des violences contre les médecins que vous qualifiez de « fléau » ?

Dr François Arnault : Je pense que ces mesures et l’esprit dans lequel elles ont été travaillées répondent aux difficultés que rencontrent les professions de santé et que si on applique l’ensemble de ces dispositions, il y aura un avant et un après. Il faut amener la société à prendre conscience que des comportements violents vis-à-vis de personnes qui soignent ne sont pas acceptables et dans ce plan, il y a matière à sensibiliser tout le monde. Cela répond à la situation actuelle.

- Le premier axe de ce plan parle de sensibilisation du public, de formation des soignants. Quelle traduction concrète donner à ces intentions ?

Il ne faut pas isoler le cas des professions de santé. La violence est un problème qui concerne tout le monde, ce sont certaines personnes dans notre société qui se comportent mal avec ceux qui sont là pour leur apporter un service. On est en présence d’un relâchement des comportements qui fait que lorsque l’on n’obtient pas ce que l’on veut, on peut agresser des gens. Sensibiliser la population cela ne va pas être une chose facile. Mais déjà, que le gouvernement dise que le délit d’outrage s’applique pour les professions de santé qui sont agressées par des patients est une première réponse. C'est sûrement ce qui va avoir le plus d’efficacité éducative. Je salue cette mesure et il faut que le gouvernement prenne les dispositions nécessaires pour la mettre en oeuvre.

- Et pour la formation des soignants, que faut-il faire ?

La formation est essentielle. Et notamment la formation universitaire des étudiants à la gestion du stress et de l’agressivité de ceux qui sont en face. C’est très important, il faut vraiment que les étudiants apprennent au cours des dernières années de leurs études à gérer cette relation difficile avec certains malades. Ensuite, former ceux qui sont déjà en activité serait une excellente manière de les accompagner. Il faut créer des moments où ils entendent parler de ces phénomènes de société et qu’ils voient qu’ils ne sont pas seuls à être concernés.

"Ce sont surtout les agressions verbales qu'il faut savoir gérer sans paniquer"

La formation à ce moment-là est quelque chose qu’il faut organiser assez rapidement. Cela doit être relativement facile puisque cela fait appel à des professions qui sont habilitées et qui savent comment éduquer un soignant à gérer une personne qui l’agresse verbalement ou physiquement. Ce sont surtout les agressions verbales qu’il faut savoir gérer, il y a une méthode, une manière de répondre à une personne ou de se comporter dans ces situations sans paniquer.

- Les violences contre les professions de santé sont parfois le fait de patients souffrant de troubles mentaux. Faut-il, pour ces cas-là, une formation adaptée ?

Il ne faut stigmatiser personne mais cela modifie le comportement que l’on doit avoir en présence de ces patients parce que là, on peut tout voir. Si on rentre dans le domaine de la pathologie psychiatrique, il n’y a pas de limites dans les troubles qui peuvent se manifester. Mais c’est une pathologie, donc cela nécessite une approche différente et je pense que, puisqu’il s’agit d’une pathologie, les médecins l’acceptent mieux.

- Un généraliste que nous avons interrogé récemment et qui exerce dans un quartier sensible soulignait la nécessité de redonner aux médecins la conscience de l’importance de leur rôle. Vous partagez cet avis ?

C’est tout à fait vrai. Il faut que les médecins se ré-approprient leur métier et leur profession, ce qu’ils représentent dans la vie de la société. Il faut qu’ils aient confiance dans leur métier et qu’ils ne laissent pas des individus maltraiter l’image de cette profession, il ne faut pas accepter cela.

- Le plan du gouvernement prévoit aussi des mesures concernant la sécurité des locaux avec la mise en place d’une télésurveillance à proximité des structures de santé en ville. Est-ce souhaitable et quelle efficacité en attendre ?

Il y a une difficulté pour mettre du matériel de surveillance dans les locaux du cabinet, cela porterait atteinte au secret du patient qui vient consulter et c’est un obstacle que l’on ne peut pas contourner. Par contre, qu’il y ait une télésurveillance urbaine à l’extérieur, ou dans des locaux qui sont publics, oui, certainement cela serait utile, notamment pour retrouver les gens qui se comportent de cette façon.

"Au niveau de la conception des locaux, il est facile de prévoir une protection physique"

Et ce que je trouve particulièrement intéressant dans le plan du gouvernement sur le sujet des locaux, c’est l’approche au niveau de leur conception. Il y a forcément une façon d’imaginer des circuits des personnes, des protections du personnel d’accueil. Lorsque l’on est au niveau de la conception des locaux, il est assez facile d’anticiper et de prévoir une protection physique. Cela pourrait même éviter à certaines personnes de s’énerver et permettrait pour les soignants et leur personnel de se sentir en sécurité.

- Mais doit-on aller jusqu’à protéger les cabinets de médecins comme on le fait pour une banque ?

De tels aménagements ne concernent pas le cabinet du médecin proprement dit, c’est surtout au niveau du personnel d’accueil. Dans une maison de santé pluridisciplinaire, ces professionnels voient passer une centaine de personnes dans la journée, il me paraît normal qu’ils soient protégés. On peut faire cela de façon élégante, on n’est pas obligés de mettre des barres de fer, de les mettre en cage !

Mais quand vous êtes à l’accueil d’une grosse structure de santé, il faut gérer le stress des patients, les rendez-vous à deux ou trois semaines alors que pour le patient son problème de santé est ressenti comme quelque chose d’urgent, il faut gérer l’attente dans la salle d’attente, les situations sont multiples. Cela nécessite que la personne qui est à l’accueil soit dans un local protégé. En revanche, pour le soignant, il n’y a pas de protection possible, il faut tout enlever qui soit entre lui et le patient pour qu’il y ait une proximité, pour que le soigné comprenne le rôle essentiel du soignant avec lui, cela s’appelle le colloque singulier !

- Vous soulignez l’intérêt de la mise en place d’un délit d’outrage. Mais pour qu’il existe, il faut qu’il y ait une plainte du professionnel de santé. Or une majorité de médecins ne portent pas plainte après une agression. Comment rendre le recours à la justice plus systématique ?

L’Ordre des médecins les incite à porter plainte. D’ailleurs, en cas d’agression physique, en général, ils le font et dans ces cas-là l’Ordre se porte partie-civile à leur côté. Ce sont les consignes qui sont données aux présidents d’Ordres départementaux et ils le font. Après, lorsqu’il y a une agression verbale, des menaces, beaucoup de médecins ne portent pas plainte en effet. Mais je pense que la personne qui vient au cabinet pour un problème de santé, c’est le plus souvent un patient que le médecin connait déjà, et s’il "déraille", je comprends que le médecin ne veuille pas répondre par une démarche judiciaire, d’abord parce que pour une plainte ou une main courante, il faut se déplacer et qu’il faut porter plainte nommément contre le patient, c’est compliqué.

"Le terme de délit d'outrage est extrêmement important, il identifie bien le problème"

D’où l’intérêt de la création du délit d’outrage puisqu’il débouchera sur une contravention, une amende, ce n’est pas du tout la même chose et surtout ce sera automatique. Je crois sincèrement que d’utiliser ce terme de délit d’outrage est extrêmement important dans l’affichage, cela identifie bien le problème. Aujourd'hui, lorsqu’un patient agresse un médecin ou une infirmière, il ne se doute pas que cela peut mal finir sur le plan judiciaire. Cela doit changer et il faudra afficher le risque de ce délit partout dans les cabinets.

- L’Ordre pourrait-il se substituer au médecin, porter plainte à sa place ?

Je pense que l’on pourrait se substituer, oui ! Pour le moment, on ne peut pas. Mais sur le principe, je n’y suis pas du tout opposé.

- Après la présentation de ce plan, un calendrier de mise en place des mesures envisagées vous a-t-il été communiqué ?

Je n’ai pas d’information sur ce calendrier mais ce que je sais c’est que la ministre déléguée, Agnès Firmin-Le Bodo, est très engagée sur ce sujet, que nous coopérons avec elle et ses services de façon très positive, notamment pour tout ce qui concerne l’Observatoire national de la sécurité des médecins créé en 2002. Je salue d'ailleurs le travail en commun qu’il y a eu en amont avec tous les ordres, nous avons été consultés, nous avons mis à disposition tout ce que nous avions fait depuis 20 ans auprès du ministère et celui-ci prend les choses avec la volonté d’aboutir, il y a déjà une prise de position qui est ferme.

- La violence contre les médecins, est-ce que c’est aussi un des éléments de dégradation de la démographie médicale ?

Il est évident que cela participe au désenchantement qu’ont les jeunes pour l’exercice de cette profession. C’est donc très important mais ce n’est pas le fond du problème. Il y a plus généralement une perte d’attractivité majeure de la profession de médecin libéral ou hospitalier, pour des tas de raisons.