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Mémoire

L'oubli est-il une forme d'apprentissage ?

Par Chloé Savellon

Oublier une information ou un événement n'est pas forcément un "bug" du cerveau, mais plutôt une forme d'apprentissage selon des chercheurs irlandais.

Vadym Pastukh/istock
Pour des chercheurs irlandais, l'oubli peut être une caractéristique fonctionnelle du cerveau, lui permettant d'interagir dynamiquement avec un environnement et ainsi être une forme d'apprentissage.
Pour mettre son hypothèse à l'épreuve, l'équipe a étudié une forme d'oubli appelée interférence rétroactive, soit lorsque des expériences se produisant à proximité dans le temps provoquent l'oubli de souvenirs récemment formés.
Grâce à des tests menés sur des souris, les scientifiques ont mis en évidence que la compétition entre les cellules qui stockent les souvenirs affecte le rappel. Toutefois, la trace de mémoire oubliée peut être réactivée par des signaux naturels et artificiels ainsi que mise à jour avec de nouvelles informations.

Des neuroscientifiques du Trinity College Dublin avancent qu'oublier une information n'est pas nécessairement une mauvaise chose, mais plutôt une forme d'apprentissage. Au lieu d'être un bug cérébral, l'oubli serait, selon eux, une caractéristique fonctionnelle du cerveau, lui permettant d'interagir dynamiquement avec l'environnement, facilitant la prise de décision et la flexibilité mentale. Les chercheurs ont développé des tests pour explorer cette idée. Et les premiers résultats semblent leur donner raison.

L'oubli est une forme d'apprentissage pour le cerveau

Afin de vérifier cette théorie, les scientifiques irlandais ont mené des expériences sur des souris en se concentrant sur une forme d'oubli, appelée interférence rétroactive. Elle se produit lorsque plusieurs expériences ont lieu de manière rapprochée dans le temps et peuvent provoquer l'oubli de souvenirs récemment formés. Lors des expériences mises en place, les souris étaient entraînées à associer un objet spécifique à un contexte ou à une pièce particulière. Ensuite, les scientifiques ont observé que lorsque d'autres expériences concurrentes interféraient avec le premier souvenir, les souris semblaient avoir oublié ces associations.

Pour étudier l'impact de cette forme d'oubli sur le cerveau, les neuroscientifiques ont marqué génétiquement un groupe de cellules cérébrales, appelé un engramme, qui stocke un souvenir spécifique. "Fondamentalement, en utilisant une technique nommée optogénétique, ils ont découvert que la stimulation des cellules engrammes par la lumière récupérait les souvenirs apparemment perdus dans une situation comportementale. De plus, lorsque les souris vivaient de nouvelles expériences liées aux souvenirs oubliés, les engrammes "perdus" pouvaient être naturellement rajeunis", précise le communiqué.

Ces résultats suggèrent que l'oubli peut être considéré comme une fonctionnalité du cerveau qui permet de réorganiser et de mettre à jour les souvenirs en fonction de nouvelles informations.

Oublis : des implications pour les maladies neurodégénératives

"Les souvenirs sont stockés dans des ensembles de neurones appelés « cellules d'engrammes » et le rappel réussi de ces souvenirs implique la réactivation de ces ensembles. Par extension logique, l'oubli se produit lorsque les cellules engrammes ne peuvent pas être réactivées. Cependant, il devient de plus en plus clair que les souvenirs eux-mêmes sont toujours là, mais les ensembles spécifiques ne sont pas activés et donc la mémoire n'est pas rappelée. C'est comme si les souvenirs étaient stockés dans un coffre-fort, mais que vous ne vous souvenez plus du code pour le déverrouiller", explique le Dr Tomás Ryan, professeur à la School of Biochemistry and Immunology et au Trinity College Institute of Neuroscience at Trinity College Dublin et l'auteur principal de l'article publié dans Cell Report.

Sa collègue Dr Livia Autore ajoute : "Nos découvertes ici soutiennent l'idée que la compétition entre les engrammes affecte le rappel et que la trace de mémoire oubliée peut être réactivée par des signaux naturels et artificiels ainsi que mise à jour avec de nouvelles informations. Le flux continu de changements environnementaux conduit à l'encodage de multiples engrammes qui se disputent leur consolidation et leur expression. Ainsi, alors que certains peuvent persister sans être dérangés, certains seront soumis à des interférences par de nouvelles informations entrantes et dominantes. Cependant, les souvenirs perturbés peuvent toujours être réactivés par des signaux environnants conduisant à l'expression de la mémoire ou par des expériences trompeuses ou nouvelles aboutissant à un résultat comportemental mis à jour".

En démontrant que "l'oubli naturel" est réversible dans certaines circonstances, l'équipe estime que leurs travaux sont susceptibles d'avoir des implications importantes pour la compréhension et la prise en charge d'états pathologiques comme la maladie d'Alzheimer où ces processus d'oubli quotidiens peuvent être activés par erreur par une maladie cérébrale.