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The Lancet

Alimentation : les graisses réhabilitées

Par Jonathan Herchkovitch

Un régime pauvre en graisses n’est pas bon pour la santé. La mortalité est supérieure chez les personnes qui en consomment le moins.

Jérôme S/Flickr

Ceux qui souhaitent améliorer leur alimentation ont souvent le même réflexe : réduire les graisses. Supprimer le beurre, les chips, la charcuterie ou les gâteaux à la crème. Mais ce réflexe ne serait pas forcément judicieux, selon les résultats d’une étude de l’université McMaster (Canada), publiés dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet.

Grâce à l’analyse des habitudes alimentaires de personnes du monde entier, les chercheurs canadiens ont fait une découverte intéressante. La graisse des aliments n’est pas nécessairement néfaste pour la santé.

Bien au contraire : ceux qui en consomment le moins ont un taux de mortalité supérieur ! Et cela, quelles que soient les graisses considérées : saturées, insaturées, polyinsaturées.

Une étude mondiale

Ces résultats peuvent paraître étonnants, mais sont extraits de données solides. Les chercheurs se sont appuyés sur une cohorte de plus de 135 000 personnes issues de 18 pays à hauts, moyens ou bas revenus. En moyenne, ces personnes ont été suivies sur plus de 7 ans, et leurs habitudes alimentaires ont été enregistrées grâce à des questionnaires.

Pour évaluer l’impact de l’alimentation sur la santé, l’étude s’est concentrée sur la mortalité, sur les incidents cardiovasculaires majeurs (infarctus, AVC, insuffisance cardiaque), et sur ses liens avec la consommation en nutriments essentiels : glucides, lipides, protéines.

Risque augmenté de 23 %

Et les résultats sur les lipides sont clairs : les 20 % de personnes qui en consomment le plus dans leur alimentation ont un risque de mortalité prématurée diminué – et non augmenté comme les idées reçues pourraient le laisser penser – de près d’un quart (23 %), par rapport aux 20 % qui en consomment le moins.

La consommation de lipides, qu’ils soient saturés ou non, ne semble pas non plus liée à des risques particuliers d’infarctus ou de mortalité cardiovasculaire. Des apports élevés en graisses saturées sont même associées à une réduction du risque d’accident vasculaire cérébral (AVC) !

Les sucres remplacent le gras

Certains doivent déjà être en train de sortir les chips et les rillettes. Mais pas si vite ! Les chercheurs canadiens avancent une hypothèse pour expliquer ces résultats. Et, malheureusement, elle ne plaide pas activement pour un open bar du gras.

Si la diminution de l’apport en lipides fait grimper la mortalité, c’est surtout parce qu’elle incite à augmenter celui en glucides. « Cela expliquerait par exemple pourquoi certaines populations d’Asie du Sud, qui consomment peu de lipides mais beaucoup de glucides, ont des taux de mortalité supérieurs à la moyenne », précise le Dr Mashid Dehghan, épidémiologiste et auteure principale de l’étude.

À bas les sucres

Elle ajoute que les recommandations nutritionnelles, qui proposent un apport en graisses correspondant à environ 30 % de l’apport en calories, ont été émises il y a une quarantaine d’années pour les sociétés occidentales, où l’alimentation contenait en moyenne plus de 40 % de lipides, et plus de 20 % de graisses saturées.

D’après les chercheurs, le juste équilibre se trouverait autour de 35 %. « Relâcher la pression sur les lipides, même sur les graisses saturées, et imposer des limites sur les glucides lorsqu’ils sont consommés en grande quantité » serait une bien meilleure stratégie pour la santé, explique le Dr Andrew Mente, l’un des auteurs de l’étude.

Car il semble que ce soient eux les véritables coupables, bien cachés derrière les manipulations du lobby du sucre. Celui-ci a par exemple biaisé les études sur le cholestérol dans les années 1960 et 1970 afin d’accuser le gras d’être responsable de la hausse des incidents cardiovasculaires. Le camembert qui dit au roquefort qu’il pue, en somme.

L’étude parue dans le Lancet confirme la dangerosité des régimes trop riches en sucres. La mortalité de ceux qui en consomment le plus est plus élevée de 28 %, par rapport à ceux qui en consomment le moins.

Des légumes, et de la modération

Une seconde étude dans le Lancet, s’appuyant sur la même cohorte, s’est intéressée à l’impact de l’apport en fruits, légumes et légumineuses. « Notre étude a montré que le risque minimal de mort prématurée s’observe chez les personnes qui en consomment entre trois et quatre portions, soit environ 375 à 500 grammes par jour, avec un gain limité au-delà », explique Victoria Miller, doctorante à l’université McMaster, et auteure principale de cette seconde publication.

« La modération dans la plupart des aspects du régime alimentaire est préférable à des apports très élevés ou très faibles de certains nutriments », résume Salim Yusuf, qui dirige la cohorte utilisée pour l’étude.
Pour équilibrer les régimes occidentaux, il faudrait donc réduire drastiquement l’apport en sucre, sans trop se préoccuper des graisses (sans non plus en abuser), et en augmentant la consommation de fruits et légumes, de préférence crus, et surtout de légumineuses, peu présentes dans notre alimentation.