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Pesticide hautement toxique

Chlordécone aux Antilles : comment s'est-on débarrassé des stocks après l'interdiction du pesticide ?

Par Raphaëlle de Tappie

D'après un reportage de France2 diffusé le 27 février, après l'interdiction du chlordécone, pesticide hautement toxique, aux Antilles en 1993, les responsables locaux n'avaient aucune idée de comment se débarrasser des centaines de stocks restants. Faute d’instructions précises, des initiatives risquées auraient été prises. 

Asianfirecracker/iStock

On n’a pas fini d’entendre parler du scandale sanitaire du chlordécone. Interdit en France depuis 1990, ce pesticide hautement toxique a été utilisé jusqu’en 1993 en Guadeloupe ou en Martinique où personne ne savait ensuite que faire des stocks restants, révèle Complément d’enquête (France2) dans un reportage intitulé Chlordécone : les Antilles empoisonnées, paru jeudi 27 février. Les Antilles sont aujourd’hui contaminées pour des siècles.    

Le chlordécone est un pesticide très toxique largement utilisé dans les bananeraies en Guadeloupe et en Martinique de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon de la banane, un insecte qui détruisait les cultures. D’après un rapport dévoilé en exclusivité fin novembre par Le Monde, les autorités françaises sont au courant de la dangerosité de la molécule dès 1969. 

Ce n’est qu’en 1975 que le monde en entend parler pour la première fois. A cette époque, des ouvriers de l’usine Hopewell (Virginie, Etats-Unis), qui fabrique le pesticide, développent de graves troubles neurologiques et testiculaires après avoir été exposés en forte doses. L’usine ferme et, dans la foulée, les Etats-Unis interdisent le chlordécone. 

Des sacs enterrés au hasard 

En 1979, l’OMS le classe comme possible cancérigène. Il faut toutefois attendre 1990 et la pression de l’Union européenne avant que la France ne se décide à l’interdire définitivement. Malgré tout, les ministres de l’Agriculture de l’époque signent deux dérogations successives pour autoriser son utilisation aux Antilles jusqu’en 1993. D’après Le Monde, la commission d'enquête parlementaire sur le chlordécone pointe du doigt “l'intense lobbying des groupements de planteurs et des industriels, les interventions de certains élus et le soutien explicite des services locaux du ministère de l'Agriculture en faveur d'une ‘molécule miracle’ jugée indispensable pour l'équilibre de l'économie antillaise.”  

Une fois le pesticide interdit en 1993, les directives ne sont pas claires. Comme le montre Aujourd’hui chlordécone : les Antilles empoisonnées, sur place, les autorités n’avaient aucune idée de quoi faire des centaines de stock de chlordécone restants. “Il resterait une centaine de tonnes de Curlone (nom commercial du pesticide, NDLR). Faute de pouvoir le détruire sur place, pourriez-vous me confirmer la réglementation en la matière”, écrit ainsi le service guadeloupéen de la protection des végétaux au ministère de l’Agriculture cette année-là. “Je vous serais reconnaissant de m’indiquer les solutions prévues en métropole, hormis l'enfouissement dans des décharges contrôlées, ce qui n'est pas envisageable ici”, relance un responsable martiniquais un an plus tard.

Probablement faute d’instructions précises, des initiatives risquées sont prises. Dans le reportage, un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture en Guadeloupe, filmé à son insu, avoue avoir procédé personnellement à enfouir des sacs de chlordécone précédemment saisis chez un agriculteur. “On l’a fait avec mon chef de service, dans un endroit propice, on l’a enterré dans un trou, raconte-t-il. C'était préférable au lieu de le laisser partir comme ça dans la nature”, se justifie-t-il. Certes, ce n’était pas une méthode préconisée, mais cela lui paraissait être la meilleure solution sur le moment. “Où j’étais sensé le mettre, dans mon bureau ?”, s’interroge-t-il .

Pour Henri Nallet, ministre de l’Agriculture de 1988 à 1990, “le travail a été mal fait”. “Je ne sais pas pourquoi ils ont pris cette décision, je ne sais pas quelle était la position des autorités responsables. Je ne peux rien en dire, sinon qu’il s’agit d’un acte dangereux et critiquable”, déclare le seul politique ayant accepté de réagir aux images du reportage. 

Effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des nourrissons

Au début des années 2000, on découvre que le chlordécone a contaminé les sols, les rivières, une partie du littoral marin, le bétail, les poissons et même la population aux Antilles. Des mesures sont alors prises. Le gouvernement ordonne la fermeture de sources d’eau, le traitement d’autres. En 2002, l’Etat français commence enfin à collecter les stocks de chlordécone et les incinère.

En 2008, un premier “plan d’action chlordécone” est lancé pendant que les recherches sur les effets secondaires du pesticides s’enchaînent. En 2012, une étude de l’Inserm montre notamment que le pesticide augmente le risque de prématurité et a des effets négatifs sur le développement cognitif et moteur des bébés à la naissance. Selon d’autres travaux, il pourrait également augmenter le nombre de cancer de la prostate et de récidives.

La Martinique et la Guadeloupe sont d’ailleurs gravement touchées par cette maladie : les Antilles sont deux fois plus touchées par cette maladie que la métropole. D’après une autre étude menée en 2019 par Santé publique France, 95% des Guadeloupéens et 92% des Martiniquais ont été contaminés par le chlordécone. Les plus touchés sont ceux qui s’approvisionnent sur les circuits informels et donc surtout les plus pauvres.

Un quatrième “plan chlordécone” prévu cette année

Pour dédommager les victimes, la création d’un fonds d’indemnisation des victimes des produits phytopharmaceutiques a été inscrit dans le projet de loi de finances de la Sécurité sociale pour 2020. Toutefois, cela reste encore limité et incomplet pour de nombreux membres de la commission d'enquête parlementaire sur le chlordécone.

Aujourd’hui, Justine Bénin, députée MoDem de Guadeloupe et rapporteure de cette commission, doit par ailleurs proposer une série de mesures de réparations des préjudices économiques, entre autres pour les filières de l'agriculture et de la pêche. Elle doit aussi proposer des pistes pour améliorer la prévention et la recherche scientifique pour connaître les répercussions sur la santé et aboutir à des solutions pour dépolluer les sols. Enfin, elle est actuellement en train d’élaborer le quatrième “plan chlordécone” pour tenter de réduire l’exposition des Antillais au pesticide. Avec l’espoir qu’il soit plus efficace que les trois premiers…