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Pharmacocinétique

Scandale du Levothyrox : des variations d’efficacité du médicament en fonction de sa formule

Par Dr Philippe Montereau avec le Dr Jean-Paul Marre

Nul ne peut nier qu’il y a une crise nationale du Levothyrox. Qu’elle soit sanitaire, médiatique ou liée à un problème de formule, il convient de prendre en compte les plaintes des malades et de leurs donner les moyens de résoudre leurs problèmes.

ALLILI MOURAD/SIPA

Depuis le changement, fin mars, de la formule du Levothyrox par le laboratoire Merck, des dizaines de milliers de patients ont fait part d’effets indésirables pénibles ou insupportables (sur les 3 millions qui en prennent).

Tous les malades ne sont pas égaux face au Levothyrox

Pour mémoire, ce changement de formule ne concerne que les « excipients », c’est-à-dire les produits inertes qui servent à faire le comprimé. Ce changement de formule visait à répondre à une demande de l’Agence du Médicament qui voulait assurer la stabilité du médicament, comme cela s’est déjà fait dans d’autres pays.
Pour autant, est-ce que remplacer du lactose par du mannitol est sans aucun effet sur la pharmacologie du médicament. Probablement chez la majorité des malades, mais probablement pas pour certains d’entre eux. Un phénomène déjà connu car l’ANSM rappelle que, déjà, avec l’ancienne formule du Levothyrox, près de 15% des malades se plaignaient déjà d’effets indésirables à un moment donné ou l’autre de l’année.

De nombreuses circonstances modifient l’effet de la lévothyroxine

La lévothyroxine est utilisée en cas de déficit en hormones thyroïdiennes dans l'organisme humain. De nombreuses circonstances, qu'elles soient physiologiques, paraphysiologiques ou clairement pathologiques, peuvent altérer l'absorption de la lévothyroxine dans le corps humain.
L'absorption de lévothyroxine peut en effet être altérée par l'âge, le jeûne, l'ingestion de certains aliments (fibres alimentaires, raisins, soja, papaye et café) ou de certains médicaments (inhibiteurs de la pompe à protons, antiacides, sucralfate…).
De plus, de nombreuses maladies gastro-intestinales, telles que les celles qui perturbent l'intégrité de la barrière intestinale et les maladies qui altèrent l'acidité naturelle de l’estomac, peuvent diminuer l’apport réel en lévothyroxine (« la biodisponibilité ») pour le corps. Avec le grand nombre de malades souffrant de la thyroïde (insuffisance thyroïdienne, nodules, goitre, thyroïdectomie), un grand nombre de personnes doivent faire face à ces problèmes.

La pharmacocinétique dépend de la formule

Les études qui ont étudié la biodisponibilité de la lévothyroxine en fonction de différents paramètres commencent à dater, mais elles révèlent qu’il existe bel et bien un problème pour certaines personnes.
Les dernières études à avoir démontré une variation de la dose délivrée effectivement en fonction de la formulation sont des études de gériatrie. Chez la personne très âgée, qui a du mal à absorber les comprimés, il est de pratique courante d’écraser les comprimés et de les réduire en poudre pour simplifier leur prise dans un yaourt ou une crème par exemple. Mais la pratique n’est pas sans conséquence sur l’absorption réelle du médicament comme le montre une étude de « biodisponibilité » comparative : 3 personnes âgées avec une hypothyroïdie ont montré une élévation persistante de la thyrotropine sérique (TSH) malgré la prise de 200, 150 et 125 microgrammes de lévothyroxine-comprimés par jour.

Une différence de la poudre par rapport au comprimé

Ces malades ont été étudiés en détail. Ils n’avaient pas de signes de maladie gastro-intestinale pouvant interférer avec l'absorption de la lévothyroxine, ni d'antécédents d'une telle maladie. Ils n’avaient pas pris en même temps des médicaments connus pour affecter l'absorption de la lévothyroxine dans l'intestin. Leurs taux sériques de TSH se sont normalisés lorsque les comprimés ont été pris après avoir été pulvérisés. La différence est apparue attribuable au fait que ces malades avaient une dissolution plus lente des comprimés dans leur intestin.
De la même façon, certaines études démontrent des différences de délivrance réelle du médicament, la « biodisponibilité » entre une forme-comprimé et une forme-solution orale : l’étude confirme que la lévothyroxine en solution orale pourrait avoir un taux d'absorption accru par rapport aux comprimés de lévothyroxine, en particulier en présence d'autres facteurs interférant avec l'absorption de la lévothyroxine.

En conséquence, la mise à disposition de différentes formulations orales à base de lévothyroxine, autres que les comprimés solides, est souhaitable et peut représenter une approche thérapeutique intéressante pour répondre à des malades dont les besoins ne sont pas homogènes et, en particulier, pour les malades hypothyroïdiens ayant des problèmes d'absorption de la lévothyroxine.