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Clémence Cagnat-Lardeau

Prix du tabac : "Nous aurions préféré une hausse plus brusque"

Par Marion Guérin

ENTRETIEN – Les spécialistes de la lutte anti-tabac doivent se consoler avec l’augmentation graduelle annoncée par le gouvernement.

infina/epictura

Changement d’équipe, grande inconnue. La nouvelle locataire du ministère de la Santé a annoncé sa volonté d’augmenter le prix du tabac, entérinant ainsi une promesse du candidat Macron, devenu président. Ne restait plus qu’à savoir comment, selon quel calendrier. Sur CNews, Agnès Buzyn a mis fin au suspense ce jeudi : ce sera une augmentation progressive d’un euro par an à partir de 2018. L’objectif – 10 euros les 20 cigarettes – serait alors atteint d’ici fin 2020.

Des dents ont grincé. Car les experts le savent : seules les augmentations conséquentes et brutales ont un effet réel sur les comportements. D’aucuns auraient espéré voir le paquet augmenter de trois euros d’un coup.
Agnès Buzyn a justifié sa position par la nécessité d’accompagner progressivement les fumeurs plutôt que de les matraquer, mais aussi de ne point trop froisser une profession remontée comme un coucou, les buralistes.
Alors la question a surgi. La Santé s’est-elle couchée devant Bercy, comme peut le laisser suggérer l’histoire de la politique du tabac en France depuis des décennies ? La ministre a-t-elle capitulé face à une mesure dont elle connaît bien la portée, elle qui a dirigé l’INCa (Institut National du Cancer) pendant tant d’années ?

 

Côté addictologues, on en attendait sûrement davantage – en témoignent quelques tweets amers. Clémence Cagnat-Lardeau, directrice de l’Alliance contre le tabac, aurait aussi opté pour un peu plus de radicalité. Elle décortique cette décision très pragmatique.


Etes-vous satisfaite de l’annonce de la ministre ?

Clémence Cagnat-Lardeau : Nous sommes très satisfaits de la volonté du gouvernement d’augmenter le prix du paquet, même si nous aurions préféré que cette hausse survienne d’un coup – comme entre 2002 et 2004, où le prix du paquet avait bondi, à chaque fois, de 40 %. Mais nous ne sommes pas complètement contre un échelonnement.

En effet, je pense que préparer petit à petit l’opinion publique à arrêter de fumer n’est pas forcément une mauvaise stratégie. Actuellement, la communication autour du sevrage se veut plus positive, avec le Mois Sans Tabac, par exemple. Il s’agit d’optimiser le fait d’arrêter de fumer, de rendre cet acte moins négatif. C’est vrai que le grand public aurait peut-être mal réagi à une hausse de trois euros, l’effet aurait pu être contre-productif.
Disons qu’une augmentation progressive constitue un moindre mal, même si bien sûr, nous aurions privilégié une hausse plus brusque.


Mais une augmentation graduelle, est-ce vraiment efficace ?

Clémence Cagnat-Lardeau : Oui, je crois que le seuil psychologique est atteint à travers une hausse d’un euro. Passer de sept à huit euros, ce n’est pas rien. En tout cas, c’est déjà mieux que les augmentations de dix ou vingt centimes consenties par le gouvernement précédent, qui sont sans effet sur les comportements…

Notre seule crainte, c’est que l’on ait effectivement une hausse d’un euro en 2018, puis plus rien les autres années, ou moins que prévu. L’annonce de la ministre n’est pas sécurisée : il y aura des arbitrages, notamment avec Bercy, peut-être des remaniements ministériels dans les prochaines années… On sait bien que souvent, c’est Bercy qui prime sur la Santé.
Par ailleurs, on ne connaît pas la plupart des députés, leur positionnement, leurs liens avec tel ou tel lobby (anti ou pro-tabac…). Nous aurions aimé, si cela est possible, que ces hausses soient inscrites dans le prochain PLFSS (projet de loi de financement de la sécurité sociale). Ce serait une manière de les sécuriser.


Pensez-vous que la ministre a plié sous la pression de Bercy ?

Clémence Cagnat-Lardeau : Je ne m’avancerais pas sur ce que pense Agnès Buzyn. Mais nous savons qu’à l’époque, à la tête de l’INCa, elle était très favorable aux hausses du prix du tabac. Elle évoquait les chiffres de l’OMS : une hausse de 10 % réduit de 4 % la prévalence du tabagisme. En l’occurrence, avec une augmentation d’un euro, nous sommes au-dessus.

Je pense qu’elle n’a pas voulu se mettre à dos les buralistes, qui ont un pouvoir de nuisance très, très important, comme on a pu le voir l’année dernière. Pourtant, nous avons fait une modélisation et nos chiffres montrent que dans tous les cas (augmentation graduelle ou brusque), les buralistes sont gagnants, seuls les industriels sont pénalisés…
Au final, la ministre propose une sorte de consensus, qui ne conviendra ni aux buralistes, ni aux spécialistes de la lutte contre le tabac. Mais bon, le paquet à dix euros, on devrait finir par y arriver !