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Danièle Jourdain Menninger

Drogues : "La politique des petits pas"

Par Marion Guérin

PORTRAIT - Danièle Jourdain Menninger est la "Madame Drogue" de la politique en France. A la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et les Conduites Addictives (Mildeca), elle préside en imposant son style. 

Crédit : Mildeca - DR

A son arrivée à la tête de la Mildeca, en 2012, le milieu de l’addiction a retenu son souffle. Danièle Jourdain Menninger : inconnue au bataillon. Nommée par le Premier ministre d’un nouveau gouvernement de gauche, dont on pouvait déjà prévoir les réticences à s’aventurer sur ce terrain glissant qu’est la politique des drogues en France.

A l’époque, les esprits portaient encore les stigmates de l’ère Etienne Apaire, son prédécesseur. Un brillant magistrat, orateur plein d’éclat mais aussi chantre de la prohibition, à rebrousse-poil de la philosophie de ceux qui gravitent dans l’univers des addictions. « C’est simple, sous Apaire, l’objet santé avait disparu de la Mildeca au profit d’une approche essentiellement répressive », se souvient Bruno Spire, ancien président d’AIDES.

« Bol d’air »

Elle a le pédigrée de la haute administration française, et la fonction publique dans le sang. 64 ans, fille unique de fonctionnaires, énarque issue de la promotion Louise Michel – celle de Pierre Moscovici, Philippe Bas, Didier Tabuteau. Une élève studieuse, brillante, « polarde » selon sa formule. Passionnée de littérature et d’histoire. Pas du genre à faire l’école buissonnière pour griller des pétards avec les rebelles de la classe.

Passée la méfiance, ce fut donc un « bol d’air » pour ces structures qui avaient déserté les couloirs interministériels de la drogue. La première action de Danièle Jourdain Menninger consista en effet à renouer contact avec leurs représentants, les uns après les autres. « Elle a apporté une écoute que nous avions perdue », témoigne William Lowenstein, président de l'association SOS Addictions et d'un groupe de travail à la DGS (Direction Générale de la Santé). 

Puis le soulagement fit place à l’étonnement. Là où tous s’étaient habitués aux grands débats idéologiques, aux affrontements publics et aux joutes verbales qui tournent aux scènes de ménage, ils trouvèrent une femme d’un calme implacable, qui ne sort jamais de ses gonds et n’utilise les médias qu’avec parcimonie – la presse locale de temps à autre, sur un point précis. Pas de tribune fracassante ni de prises de position radicales. Danièle Jourdain Menninger n’est pas une grande gueule.

Marge de manœuvre

Depuis le début de son mandat, elle ne s’est pas aventurée là où chacun l’attendait au tournant : la loi de 1970 qui pénalise l'usage des substances illicites en France, pays champion de la consommation de cannabis en Europe. Elle n’ouvrirait pas ce dossier, a-t-elle expliqué dès les premières heures à ses interlocuteurs désemparés, avec une fermeté quasi-autoritaire. En avril, la Fédération Française d’Addictologie tiendra une Audition Publique sur la réduction des risques et émettra ses recommandations officielles, avec le soutien physique et financier de la Mildeca. Aux organisateurs, Danièle Jourdain Menninger a fait comprendre que si le débat virait en un manifeste pro-légalisation, alors, ce serait sans elle. Qu’on se le dise.

Pas de Grenelle du cannabis, donc. Les uns y voient la marque d’une marge de manœuvre limitée, sa mission étant placée sous tutelle d’un Premier ministre peu souple sur la question. En filigrane, certains dénoncent un manque d’envergure ou de courage. « On a la marge de manœuvre que l’on veut bien se donner », disent-ils, en rappelant à leurs souvenirs les incartades de Nicole Maestracci, ancienne présidente qui n’avait pas la langue dans sa poche. « Danièle est très loyale envers l’autorité ; elle a été nommée pour ne pas faire de vagues », entend-on encore. Son hyperprudence agace, tout comme le mystère qui entoure ses convictions personnelles, qu’elle garde pour elle.

Sur le terrain

Du haut de son 1m60, Danièle Jourdain Menninger se place au-dessus de ce milieu médico-socio-universitaire qui voudrait tant la pousser dans ses retranchements. C’est vrai, elle n’aime pas l’affrontement. « Nous traitons des questions déjà si complexes… », soupire-t-elle. Les tribunes, les contre-tribunes ? « C’est pour le microcosme ». Derrière ses petites lunettes rondes, elle a l’œil rieur et le visage aimable. Pour un peu, dans les locaux spacieux de son bureau, à deux pas des Invalides, on dirait qu’elle se gausse de ces polémiques.

Au-dessus de la mêlée, donc. Mais pas dans une tour d’ivoire. Dès les premiers jours de sa mission, elle a manifesté son intention de se rendre sur le terrain, au contact des consommateurs de drogues. « Je suis allée à la Goutte d’Or, en Seine-Saint-Denis. J'ai participé à une réunion des Narcotiques Anonymes ». Sur un mur de son bureau, elle a accroché le portrait d’une femme à la chevelure et au regard sombres, peint par une usagère de drogue – un cadeau d’une association parisienne du 18e. C’est d’ailleurs sur le terrain qu’elle a changé d’avis sur les salles de shoot, et activé ses services jusqu’à l’inscription du dispositif dans la loi santé.

Ecoutez...
Danièle Jourdain Menninger, présidente de la Mildeca : « J’étais interrogative, j’avais une posture intellectuelle. Puis j’ai vu l’apaisement que cela apportait. C’est le problème de ces sujets : il faut sortir des postures idéologiques. »

Le style IGAS

Le terrain, c’est sa marque de fabrique IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales). Elle y a occupé des fonctions pendant dix ans et enquêté sur la santé des prostituées, la protection maternelle et infantile ou encore la prise en charge des troubles mentaux chez les jeunes. Elle a cette fibre sociale et humaniste que beaucoup lui reconnaissent sans peine. Mais aussi un réseau territorial bien ficelé. « Un problème en région, et dans l’heure, elle convoque ses contacts autour de la table pour une réunion technique très précise », raconte Jean-Pierre Couteron, président de Fédération Addiction.

C’est ainsi qu’elle avance, à sa manière. Dossier par dossier, préférant l’évaluation à l’innovation, la pédagogie à l'électrochoc. « Sur les sujets foireux, où la connaissance scientifique est encore partielle, elle ne s’engage pas », regrette un professionnel associatif – la e-cigarette, typiquement, dont elle a exclu l’usage dans les locaux de la Mildeca. A la place d’une politique d’étincelles, elle a fondé son action sur la prévention, le dépistage précoce, la relance des Consultations Jeunes Consommateurs, en insistant sur la médecine de premier recours – généralistes, pharmaciens – et en ciblant les jeunes en priorité. Des dispositifs nécessaires pour une gestion sensée des drogues, mais certes moins éclatants qu’un grand débat sur le cannabis.

Elle récoltera d’ailleurs peu d’applaudissements pour ces actions qui porteront leurs fruits dans un avenir relativement lointain. Mais elle s’en fiche. « Ce qui a été perdu en flamboyance a été gagné en méthodologie et en efficacité », relève Jean-Pierre Couteron. Le style IGAS jusqu’au bout – et tant pis si la France traîne la patte par rapport à d’autres nations qui expérimentent des législations plus permissives.

Dépénalisation ?

« En même temps, il faut faire des drogues un sujet politiquement normal, et c’est peut-être le meilleur moyen d’y parvenir », souligne William Lowenstein. Beaucoup s’inquiètent pourtant du temps perdu car en matière de substances illicites, le chemin est long pour changer les mentalités, sortir de l’idéologie, assumer le pragmatisme. Quand on évoque cet éventuel manque à gagner au sein de son mandat, la présidente fait l’étonnée. « Je ne me suis jamais opposée au moindre débat, au contraire, j’en finance beaucoup ».

De fait, la dépénalisation n’est désormais plus taboue à la Mildeca. Elle prendrait la voie d'une contravention de troisième ou cinquième classe (135 euros, 1500 euros), qui nécessitera une modification de la loi 1970 « Je travaille avec les parlementaires. Peut-être fera-t-on quelque chose d’ici fin de la législature ; sinon, ce sera pour la prochaine, et alors, je serai fière d’avoir fait progresser les analyses techniques et juridiques », explique-t-elle. Mais la légalisation, c’est non. « Qui peut dire avec certitude que cette politique pénale de substitution possède vraiment les vertus qu’on lui prête ? ». Evaluer avant d’innover… Une prudence que l'on retrouve Outre-Atlantique, au sein de l'administration Obama

Ecoutez...
Danièle Jourdain Menninger, présidente de la Mildeca : « J'ai eu toutes les marges de manoeuvre possibles. Mais on ne peut pas se tromper. Imaginons que dans 20 ans, le lobby du cannabis soit aussi puissant que celui de l'alcool... »


Satisfactions et frustrations 

Danièle Jourdain Menninger quittera la Mildeca avec une satisfaction : avoir mis fin aux guéguerres entre les différentes administrations impliquées dans les politiques de drogues. Elle qui déteste les « querelle de chapelles » aura réussi à amener un peu de sérénité entre douane, police, justice. Aux associations, sur lesquelles une bonne partie de son action repose, elle aura tenu tête. « Je les ai écoutées, mais ce n’est pas de la cogestion, je ne suis pas là pour leur faire plaisir ». Les aurait-elle matées ? « Elles ne partent plus bille en tête comme autrefois en disant : ‘on a la solution’ », affirme-t-elle. Le milieu de l’addictologie hospitalière, à qui elle a accordé peu de crédits et de place, gardera pour sa part des rancœurs. 

Elle regrette de n’avoir « pas assez convaincu la société des bienfaits d’une politique publique sur les questions de drogues ». Le détricotage de la loi Evin lui restera éternellement en travers de la gorge - l’impuissance politique face au rouleau compresseur du lobby de l’alcool, qu’elle n’a pas réussi à contrer.

« J’ai fait de la politique de petits pas pour faire bouger progressivement les mentalités », explique encore celle qui s’est présentée à deux élections législatives, a collaboré cinq ans avec le cabinet de Lionel Jospin et co-dirigé celui de Bernard Kouchner, ministre de la Santé en 1992. En la désignant, le Premier ministre avait l’assurance qu’elle ne ferait pas de buzz médiatique, qu’elle travaillerait ses dossiers avec rigueur et discrétion. De ce point de vue, son mandat est un sans faute.

 


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