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Le jour où

"Je suis très connectée à l'humanitaire, mais je n'aurais jamais imaginé créer une association"

Par Floriane Valdayron

Lors du premier confinement, Anastasia Rubio-Betancourt, 25 ans, a créé Linkaid, une association visant à aider les familles souffrant de précarité alimentaire et fragilisées davantage par l'impact économique du covid. La documentariste nous raconte comment son projet s'est concrétisé.

Jovanmandic/iStock

Linkaid a été créée durant le premier confinement. Initialement, l'association avait pour vocation d'aider les familles dont la précarité alimentaire avait été aggravée par la crise sanitaire. Désormais, forte de ses 250 volontaires – dont le nombre a été multiplié par cinq en un an – elle propose également de l'aide sociale, des cours de français, d'informatique et de méthodologie, ainsi que des ateliers d'art et de thérapie. Des programmes que la structure espère pérennes, et qu'elle compte notamment financer avec les dons qu'elle récoltera le 12 juin prochain, lors du concert virtuel qu'elle donnera le cadre de la semaine de l'Amérique latine et des Caraïbes .

À l'origine de l'initiative : Anastasia Rubio-Betancourt, une documentariste de 25 ans. De son départ de Paris en mars 2020 pour s'isoler dans le Périgord avec sa mère et sa grand-mère à l'organisation et la gestion d'un système de distribution alimentaire à distance, en passant par les premiers appels à l'aide qu'elle a reçus, elle nous raconte comment est née Linkaid.

"Je me suis promis que j'aurai un impact positif" 

"Je suis née à Bogotá, en Colombie. J'y ai vécu jusqu'à mes neuf ans. Ma grand-mère a créé un des premiers orphelinats du pays, donc, toute petite, je jouais avec les enfants qui y vivaient. Au fond, c'est assez étrange : je viens d'une famille qui n'a pas été dans le besoin, mais j'ai toujours été connectée à celles qui le sont. Je trouvais déjà beaucoup de choses très injustes, je ne comprenais pas tout, mais je me suis promis que j'aurai un impact positif, dans ma vie. Agir, aider les autres, c'était mon seul objectif. C'est pour ça que j'ai entamé des études de philosophie, politique et économie. Ensuite, je me suis dit que les documentaires et les reportages pouvaient être un bon moyen de donner une voix à ceux qui en ont besoin. C'est devenu ma passion, j'en ai fait mon métier.

J'ai notamment travaillé sur l'éducation en Colombie, puis je me suis concentrée sur des sujets qui tournent autour de la communauté indigène, de l'environnement, et des mesures politiques prises dans les territoires de mon pays d'origine. De fait, je suis très connectée à l'humanitaire, mais je n'aurais jamais imaginé créer une association, surtout en France. Ça m'est un petit peu tombé dessus, deux semaines après le début du premier confinement. J'ai commencé à recevoir plusieurs messages sur Facebook, de familles immigrées précaires que je connaissais déjà, et dont la situation avait été davantage fragilisée par les impacts du covid. Elles m'ont dit qu'elles n'avaient plus rien à manger, et me demandaient si je connaissais quelqu'un qui pourrait les aider.

"C'était impossible de ne rien faire" 

À ce moment, je me trouvais dans la maison de campagne de ma mère, dans le Périgord, perdue au milieu de nulle part, éloignée de tout. Au début de la crise sanitaire, ce bond dans l'inconnu, j'avais très peur pour ma mère et ma grand-mère. Pour moi, on devait absolument quitter Paris. Ma mère était réticente à cette idée, car elle voulait travailler, mais je ne lui ai pas vraiment laissé le choix ! Du jour au lendemain, on s'est retrouvé toutes les trois dans un isolement total, avec quelques vaches pour seule compagnie. C'est dans ce contexte que j'ai réellement pris conscience de la capacité d'agir que l'on a, même à distance, grâce à tous les outils numériques à notre disposition. 

Quand j'ai reçu les premiers appels à l'aide, j'en ai parlé à table. On en a beaucoup discuté, avec ma mère et ma grand-mère. Je me souviens que je leur disais : 'Il faut faire quelque chose, mais quoi ?'. On a fait un premier brainstorming en quête de telle ou telle personne que l'on pourrait connaître ou avec qui on aurait dîné un jour, en se demandant si elle ne connaissait pas quelqu'un que l'on pourrait contacter. Je ne sais pas si l'on peut réellement parler de déclic. Je pense que, comme beaucoup de personnes, avec l'arrivée du covid, j'avais envie d'aider. C'était impossible de ne rien faire.

Après avoir envisagé plusieurs pistes avec ma mère et ma grand-mère, j'ai passé du temps au téléphone avec des amies. On se demandait combien de familles étaient fragilisées et comment les repérer, surtout que, pendant le premier confinement, le monde était en train de se transformer. On ne savait pas vers où on allait. Alors, on a fait passer un appel sur Facebook pour les recenser : en 24 heures, on a atteint 1 500 personnes. On a même dû fermer le formulaire, c'était trop pour nous. On ne pouvait pas gérer cet afflux car il fallait que l'on procède à une vérification complète, à un suivi personnalisé.

"Cette démarche est vite devenue très prenante"

Spontanément, j'ai sollicité littéralement toutes les personnes de mon répertoire pour savoir si l'une d'entre elles connaissait quelqu'un qui travaillait dans une entreprise qui distribuait des aliments ou qui préparait des repas, des restaurants, des sociétés de transport… En parallèle, j'ai arpenté LinkedIn pour prendre les contacts des patrons, que j'ai relancés sans cesse. Je me souviens avoir commencé à passer les coups de téléphone en regardant l'horizon de la campagne. Ce n'était qu'une question de quelques jours, mais, finalement, ça a marché. À cette époque, je travaillais sur un documentaire, mais j'ai tout mis de coté. J'ai été stimulée par l'adrénaline, par l'inquiétude aussi. Sans m'en rendre compte, cette démarche est vite devenue très prenante.

Jour après jour, je me réveillais à 6 heures, après m'être couchée à 2 heures. Je ne dormais presque pas, mais le principal était de voir que ça fonctionnait, que les personnes recevaient les aliments dont elles avaient besoin. Ma mère a été un véritable soutien. Comme j'étais collée à mon portable dès que je me réveillais, je n'avais plus une seconde à moi. Elle a pris soin de moi, elle me préparait à manger, gérait tout ce que je n'avais plus le temps de faire… Cela m'a beaucoup touchée, qu'elle me dise qu'elle n'avait pas aidé directement toutes ces familles, mais que sa contribution à Linkaid avait été de s'occuper de moi pendant cette période.

"Beaucoup de familles voulaient aider" 

En lançant les partenariats avec les entreprises, j'ai travaillé avec une personne rencontrée sur Internet. Elle était à l'initiative d'une cagnotte sur Facebook pour soutenir quelques familles, donc on s'est dit qu'on allait s'aider, travailler ensemble. Je ne pensais pas pouvoir tout gérer à distance, mais c'est ce qu'on a fait. On a mis en place un système en Île-de-France, par lequel les volontaires pouvaient récupérer des camions pour aller chercher des repas et les distribuer de maison en maison. Tout était organisé, coordonné, au téléphone, avec des itinéraires préétablis via différentes applications. 

Comme on a eu aussi beaucoup de demandes dans d'autres régions, on a fait un partenariat avec Carrefour : l'entreprise nous a fait une réduction sur ses cartes cadeaux de 50 euros, que l'on a pu financer avec la cagnotte. On en a acheté, puis on donnait le code-barres aux familles. Ensuite, elles nous envoyaient une preuve de la facture, et la photo des aliments. En parallèle, on a mis en place le parrainage, car beaucoup de familles voulaient aider celles qui en avaient besoin. Alors, on les a mises en contact avec elles, pour qu'elles les soutiennent, en faisant leurs courses, par exemple, si elles étaient proches géographiquement. C'était vraiment le point de départ de Linkaid. Ensuite, une fois toutes les démarches administratives terminées, l'association a été officiellement créée le 18 avril 2020. 

"Une association a pour vocation de cesser d'exister"

Dès que j'ai pu, soit deux semaines plus tard, je suis revenue à Paris pour monter dans le camion et rencontrer les familles avec lesquelles j'avais été au téléphone. Malgré le confinement, j'ai pu me déplacer. De manière générale, les volontaires n'ont jamais eu de problèmes avec la police : dès que des agents voyaient qu'il s'agissait d'une démarche humanitaire, ils nous facilitaient le passage pour que l'on puisse aller voir les bénéficiaires. Ça nous a permis de compléter l'action des autres associations déjà établies, qui, forcément, ont eu besoin d'un temps de réadaptation pour continuer à agir avec les nouvelles restrictions en vigueur.

Par ailleurs, participer à la création de Linkaid m'a permis de me rendre compte à quel point les associations sont importantes en France. Certes, les aides de l'État sont incroyables, mais sans les associations, le paysage serait complètement différent. On verrait beaucoup plus de personnes à la rue. Cette dernière année m'a également fait réaliser que peu importe où l'on se trouve, on peut ajouter un petit grain de sable. Foncièrement, je pense qu'une association a pour vocation de cesser d'exister, d'aider à tel point qu'elle n'a plus de raison d'être. Ce sera sûrement le cas de Linkaid, un jour. Mais, d'ici là, il y a encore beaucoup à faire."