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Entretien

Mal de dos : « La bonne posture, c'est la posture suivante ! »

Par Stanislas Deve

Dans leur ouvrage Tiens-toi droit – 50 idées reçues enfin démystifiées !, publié aux éditions Flammarion le 26 janvier 2022, le kinésithérapeute Antoine Couly et l’ostéopathe Olivia Ferrand remettent en question, dans une optique de « dédramatisation » et avec des dizaines d’études scientifiques à l’appui, les nombreux stéréotypes qui gravitent autour de la posture et de son impact sur le mal de dos.

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- Mieux Vivre Santé : « Se tenir droit » est perçu comme le meilleur moyen de ne pas avoir mal au dos C'est un mythe ?

Antoine Couly : Il y a d’abord une raison esthétique qui viendrait de la noblesse et la bourgeoisie : se tenir droit aurait davantage de prestance que se tenir avachi. Mais l’idée selon laquelle il faudrait maintenir son dos droit pour éviter la douleur remonte au XXème siècle : de nombreuses études sur la colonne vertébrale, basées sur le seul modèle animal donc très critiquables, voulaient montrer que cette posture était la meilleure, ou du moins la plus neutre, pour ne pas s’user le dos. Un constat qui partait d’intuitions et de raisonnements vus comme logiques à l’époque, à savoir que plus on est tordu, plus on aura mal. Mais on sait aujourd'hui que ce n’est pas vrai. En comparant les diverses façons de se tenir assis (avachi, le dos droit, courbé, sur le côté...), des chercheurs ont démontré que, parmi ceux qui ressentaient des douleurs après une heure dans la même position, il y avait aussi bien des gens qui s’étaient tenus droit que des gens qui s’étaient assis n’importe comment. Mieux : ces derniers disaient même ressentir moins d’inconfort.

- Plutôt que se tenir droit, quelle est donc la bonne chose à faire ?

Olivia Ferrand : Etre confortable, c’est la première chose à laquelle faire attention. Mais la clé, c’est surtout de bouger régulièrement, car une position confortable les premières minutes devient forcément inconfortable au bout de deux heures. D’après plusieurs études, les personnes qui font l’effort de se tenir droit durant des heures ont, à terme, plus de chances d’avoir mal au dos que d’autres.

Antoine Couly : Selon le dicton anglophone, « the next posture is the good posture » : la bonne posture, c’est la posture suivante ! Autrement dit, si on n’est plus à l’aise dans telle ou telle position, il faut simplement en changer. Les gens qui ont un travail sédentaire, assis 8h par jour devant un écran par exemple, n’ont pas plus mal au dos que les autres (voire ils n’ont pas mal du tout) dès lors qu’ils ont pris l’habitude de bouger régulièrement. C’est-à-dire se lever pour aller chercher un café, changer de position assise, faire quelques flexions ou levers de bras... Il y a quelques astuces pour y penser, comme mettre une alarme toutes les 20 minutes, ou encore faire en sorte de ne pas tout avoir à portée de main (eau, snacks, feuilles de papier...).

- Vous critiquez vivement les solutions dites « miracles » comme les tee-shirts ou harnais de posture, supposés soulager les maux de dos...

OF : A partir du moment où la posture n’est vraisemblablement pas responsable de douleurs, vouloir la corriger n’est pas forcément pertinent... De plus, si porter un tee-shirt postural ou un tenseur peut faire du bien à certains, il n’existe pour l’heure aucune preuve de leur efficacité. Acheter un tee-shirt de sport très moulant, voire trop petit, reviendra exactement au même !

AC : Des gens en souffrance sont prêts à dépenser des centaines d’euros pour cette solution qui n’est que temporaire et qui peut vite rendre dépendant (à force de le porter on ne peut plus s’en passer). Sans compter que cela entretient le cliché que le dos a besoin de quelque chose pour être maintenu. Certaines marques qui vendent ces harnais ou tee-shirts posturaux utilisent un marketing très agressif, en instillant chez les gens de fausses croyances destinées à faire peur, et donc à faire acheter. Il y a une foule de solutions à essayer avant !

- Hormis se tenir droit, quels autres grands principessont pour vous des idées reçues ?

AC : Il y en a beaucoup, on en cite 49 autres dans notre livre ! Par exemple, en cas de mal de dos, rester couché au lit, immobile, de manière systématique est une mauvaise idée car cela peut finalement aggraver le mal. Conseiller du repos entretient la croyance que le dos est fragile. Cela ne fait plus consensus aujourd’hui et « le bon traitement, c’est le mouvement », comme dit la campagne de la Sécurité sociale [de 2017]. Mais attention, si la douleur est insupportable, ne bougez pas ! Soyez attentif à votre corps, bougez seulement ce que vous pouvez bouger.
Nous aimerions dédiaboliser aussi l’idée que se pencher en avant est toujours mauvais pour le dos. « Faut-il plier les genoux pour ramasser quelque chose ?» est une question complexe. IUne seule chose est sûre : cela dépend du poids de la charge à soulever. Jusqu’à 15 kilos, que l’on soit genoux pliés ou tendus, c’est plus ou moins la même contrainte sur le dos. Au-delà de 15 kg, il est préconisé de plier systématiquement les genoux.

OF : Autre exemple, on entend souvent dire que courir serait mauvais pour le dos et les genoux. En fait, les impacts de la course à pied renforcent le corps (os, disques, os, tendons, ligaments, cartilages...) car cela le contraint, l’oblige à s’adapter. Il faut évidemment que la contrainte soit progressive et appropriée à votre forme et votre physique : un adepte de la sédentarité qui soudain va courir un 10 km aura mal, c’est certain. Mais au long terme, il n’y a pas plus de douleurs chez les grands coureurs, à l’exception peut-être des marathoniens. Celui qui fait 30 ou 40 kilomètres par semaine n’aura pas plus de problèmes (et sûrement moins !) que celui qui ne court jamais.
Toujours sur le plan des articulations, faire craquer celles des doigts n’entraîne pas d’arthrose, contrairement à une idée encore très répandue. Un médecin américain [Donald Ungery] a consacré 50 ans de sa vie à faire craquer quotidiennement les doigts de sa main gauche, et seulement la gauche, avant de constater qu’il n’y avait aucune différence entre ses deux mains. Le son du craquement vient d’une bulle d’air qui se dissout et se reforme quelques minutes plus tard. Il n’y a aucune contre-indication.

AC : Ou encore, l’idée selon laquelle plus on regarde son téléphone, plus on s’abîme le cou. En réalité, se pencher en avant n’est pas mauvais en soi : regardez nos parents et grands-parents qui avaient les yeux rivés sur leur journal ! C’est garder la même posture qui, à force, peut faire mal. Pour éviter la douleur, il faut changer de posture comme on change de chemise : le moment où ça devient gênant, on en choisit une autre.

- Que répondre à ceux qui vous reprocheraient de trop relativiser les problèmes de dos ?

OF : Je retourne la question : quel serait l’intérêt de ne pas relativiser, en fait ? Nous ne cherchons pas à remettre en cause tout ce qu’on a appris, mais à interroger, à désacraliser, voire à déconstruire ces mythes de « grand méchant loup » qui persistent autour de la « bonne posture », des « mauvais mouvements » ou encore de la douleur. Des mythes qui peuvent finalement s’avérer contreproductifs, alors même qu’on cherche à se sortir d’une situation problématique. Pour bien soulager les gens, il faut d’abord échanger avec eux directement, et ensuite leur prodiguer des conseils orientés selon leurs problèmes, adaptés, au cas-par-cas.

AC : C’est un procès d’intention. Il ne faut pas confondre relativiser et remettre en question certaines idées reçues sur la douleur, notion à laquelle nous avons consacré beaucoup de travail. Et quand bien même : relativiser n’est pas minimiser ! Quand un patient vient nous consulter, nous cherchons à comprendre ses plaintes, à constater ses souffrances, à valider son discours. Etre suivi par un thérapeute alarmiste, c’est encore pire : un patient convaincu qu’il ne guérira pas a beaucoup moins de chances de guérir que celui qui est persuadé du contraire. L’objectif de notre livre est de rassurer. De montrer aux gens que leur dos n’est pas en carton, qu’ils peuvent prévenir les douleurs et les soulager et que, si la solution miracle n’existe pas, des solutions existent. Le « grand méchant loup », on peut l’apprivoiser. Il n’est pas si grand, pas si méchant, et finalement pas si loup que ça !