- Pourquoi Docteur : face à un événement traumatisant qu’il soit individuel (comme des accidents et des décès dans la famille) ou collectif (comme des attentats), les parents s’inquiètent rapidement pour leurs enfants. Mais est-ce que les enfants le perçoivent et le vivent de la même manière que les adultes ?
Jacques Dayan : Cela dépend. Il y a des événements qui traumatisent tout le monde, et d’autres où les enfants et les adultes sont touchés différemment. Pour les événements publics, par exemple, l'éco-anxiété ou l’épidémie de la Covid-19, qui stressent tout le monde, mais ils ne deviennent traumatisants pour les enfants qu'en certaines circonstances. Par exemple, lorsqu’en parallèle, il y a la mort d'un proche, une maladie grave. La perception de la situation par les parents joue aussi un grand rôle. En effet, l'attitude de l'adulte va orienter l'enfant vers un sentiment de catastrophe ou de réassurance.
Bérengère Guillery : il faut savoir que l’effet de contrecoup est également très fréquent chez les enfants témoins ou victimes d’un événement grave. Par exemple, durant la Deuxième Guerre mondiale, on a pu voir des enfants jouer parmi les décombres et les gravats. Sur le moment, ils n’ont pas forcément une représentation catastrophique de ce qu’ils vivent. Lors d’une étude, réalisée sur les civils de la bataille de Normandie, soit des personnes maintenant de 80 ans, 90 ans et au-delà), les participants ont rapporté que c'étaient des années après qu’ils ont perçu le trauma. Ainsi dans le traumatisme chez l’enfant, il y a le moment présent, il y a aussi son devenir. La souffrance peut venir, parfois, beaucoup plus tard, comme chez les témoins de la bataille de Normandie.
J.D : L'effet après-coup est aussi souvent observé dans les cas d’agressions sexuelles. Les enfants s’en “sortent bien” juste après. Ils n’expriment pas de troubles ou de problèmes consécutifs à l'agression. Mais quand quelque chose leur rappelle l'événement ou alors leur propre sexualité, tout d'un coup, ça revient et devient un événement. Cet événement peut alors devenir un événement traumatique.
Évènement traumatique : "il faut faire attention à choisir des mots adaptés à l'âge de l'enfant"
- Comment parler d’un événement traumatisant à son enfant ?
B.G : Ce qu'on voit dans la littérature scientifique, c’est qu’il est essentiel de mettre des mots sur ce qui s’est passé et surtout de s’adapter au niveau de développement de l'enfant. On ne parle pas de la même manière à un enfant de 5 ans, 10 ans ou 15 ans. Donc, il faut faire attention à choisir des mots compréhensible et appropriés à l'âge de l'enfant. Il est aussi important de donner du sens à ce qui a été vécu ou vu pendant cet échange.
J.D : Quand on parle d’un événement traumatique comme des attentats ou des images de guerre, il y a au moins deux choses à évoquer avec l’enfant : les éléments factuels en premier. C'est-à-dire ce qui est arrivé. Et le deuxième, c'est son sens. Par exemple, pour les attentats du 13 novembre, pourquoi des gens en ont tué d’autres, pourquoi tout le monde est triste…
Il y a un autre élément essentiel, et peut-être même le plus important : quelle que soit la nature de l'événement traumatique, quand on parle à un enfant, on ne lui ment pas. On peut le protéger en ne lui disant pas tout, tout de suite... mais il faut que tout ce qui est dit soit vrai.
B.G : Toutefois, attention à ne pas trop prendre les devants et de sur-informer les enfants. Cela peut être aussi néfaste que de ne pas communiquer sur l'événement.
J.D : En effet, l'époque du “il ne faut pas dire aux enfants” est terminée. Et l'époque où on pense qu’il faut tout leur dire est en train de s'achever. Lorsqu’on est face à des événements traumatiques, on est vraiment dans la subtilité, un jeu d’équilibre entre la nécessité de mettre des mots, suivre les questionnements de l’enfant et s’adapter à ses capacités. Les parents doivent savoir que les choses peuvent être introduites petit à petit, au fur et à mesure qu’il grandit.
Trauma : "En parler ensemble, cela crée de la solidarité au sein de la famille"
- Vous dites qu’il faut adapter le discours à l’âge, mais il peut y avoir parfois de grandes différences d’âge dans les fratries. Faut-il, dans ce cas-là, parler aux enfants séparément ?
J.D : Si le groupe réduit l’adaptation du discours à l’âge, il présente plusieurs avantages intéressants. Les enfants vont pouvoir en parler ensemble. Et, même si l'aîné va regarder le petit d'un air dédaigneux, en lui disant, “tu n'as rien compris, andouille”. Cela aide finalement les enfants à rétablir et à intégrer la vérité. S'il y a les deux parents lors de la discussion, c'est encore mieux. En parler ensemble, cela crée de la solidarité au sein de la famille. Or, offrir un cadre sécurisant aux jeunes confrontés à une situation stressante ou traumatisante aide à limiter son impact.
B.G : Lors de ces discussions familiales, la fratrie a aussi le sentiment d'avoir le même niveau d'information… même si le grand a capté des choses peut-être différentes du plus jeune. Et, le fait de partager des faits et des vérités en ayant le sentiment d'être au même niveau est utile. Toutefois, il faut aussi pouvoir proposer un espace propre à chaque enfant. Cela peut lui permettre de poser des questions qu’il n’a pas osé poser devant ses frères et sœurs.
"Chez les jeunes, le trouble de stress post-traumatique est particulier, car les symptômes peuvent être masqués"
- Quels sont les symptômes présentés par les enfants traumatisés par un événement grave ?
J.D : Cela dépend de l'âge. Les plus grands, à partir de 16 ans, présentent des signes similaires aux adultes : des intrusions de pensées ou d'images, des réminiscences, des flash-back, une hyper-vigilance, et aussi des conduites d'évitement. Toutefois, chez les jeunes, le trouble de stress post-traumatique est particulier, car les symptômes peuvent être masqués par d'autres. Par exemple, les pensées intrusives peuvent se cacher derrière des changements de comportement : ses notes ont baissé, il se bat avec les copains ou il ne veut plus sortir.
Chez les petits enfants, entre 0 et 6 ans, les symptômes sont surtout fonctionnels. Ils pleurent davantage, ils ne dorment pas, ils se grattent, ils ont des réactions de stress. Les signes sont majoritairement physiques. Les dessins peuvent également alerter. Il s’agit de dessins répétitifs. C'est toujours la même production et elle ne semble pas apaiser l’enfant.
B.G : Jacques parlait des signes de trouble de stress post-traumatique, mais on peut aussi observer certains de ces symptômes sans aboutir à un diagnostic particulier. La littérature scientifique montre qu’un gradient existe. C'est-à-dire que lorsque l'enfant a été exposé à un traumatisme, il peut présenter des symptômes ayant des répercussions fonctionnelles sur son quotidien, sa concentration, ou même sur la sphère cognitive, même s'il ne présente pas le trouble dans son ensemble.
Cette zone grise, jusqu'il y a peu dans la recherche, passait “un peu à la trappe”. Pour les scientifiques, il y avait une dichotomie 0/1 : absence de diagnostic, présence de diagnostic. Mais en fait, elle est importante à considérer. Heureusement, ces enfants-là, en clinique, ils consultent et ils sont accompagnés.
"Il faut chercher de l’aide dès que vous êtes inquiet pour l'enfant"
- Quand consulter ?
J.D : Il faut chercher de l’aide dès que vous êtes inquiets pour l'enfant, dès qu'il y a un changement durable du comportement qui n'est pas compréhensible. Et bien sûr, s'il y a des symptômes envahissants, même s’ils sont indirects comme l'échec scolaire. Ce dernier peut, en effet, venir d'un trouble de la concentration associé à des intrusions de pensées ou d’images.
Consulter dès qu’il y a un doute, c’est l’idéal. Malheureusement, il a un problème : il n’y a que peu de places disponibles. Il faut parfois attendre six mois, un an pour pouvoir voir un pédopsychiatre. L’idée, c'est d'essayer d'avoir une première consultation rapidement avec un professionnel de santé pour avoir un avis sur ce qui se passe.
J'ai également un conseil pour les parents : pensez aussi à vous. Concentrés sur le bien-être de leur enfant et de la famille, ils peuvent avoir tendance à mettre leur ressenti de côté, alors qu’ils ont aussi été touchés par l'événement traumatique. Et cela peut devenir contre-productif, car la bonne santé psychique du parent est aussi un élément important de celle de l’enfant. Il ne faut donc pas hésiter à demander de l’aide et à prendre soin de sa propre santé mentale. C'est un message assez nouveau en pédopsychiatrie.
"Le soutien peut se faire à tout moment : il n'est jamais trop tard"
- Quels sont les traitements proposés aux enfants traumatisés ?
J.D : Les traitements qu'on dit centrés sur le trauma comme l'EMDR (travail psychothérapeutique mené avec le patient incluant des moments de stimulations oculaires bilatérales et de respiration) fonctionnent très bien avec les enfants à partir de 12 ans. Certains experts arrivent à obtenir de très bons résultats avec des patients plus jeunes encore (jusqu’à six ans). Sinon de 6 à 12 ans, on propose généralement un soutien psychologique. Puis, entre 0 et 6 ans, on se concentre sur l'interaction et la réassurance globale avec les parents. En effet, le meilleur thérapeute du très jeune enfant, reste les parents. Pendant les consultations, on aide en quelque sorte les parents à être thérapeutes.
B.G : Les familles en difficulté peuvent se tourner vers les CN2R (Centre national de ressources et de résilience). Créés en 2019, ils offrent un maillage national grâce à des centres régionaux. Ces derniers accompagnent et prennent en charge l'adulte et l'enfant concernés par des psycho-traumatismes.
Mais ce qu’il est aussi important de rappeler est que rien n'est figé. Les parents ne doivent pas penser : “je ne l'ai pas fait en temps et en heure. Ça va le poursuivre toute sa vie”. Le soutien peut se faire à tout moment : il n'est jamais trop tard. Même pour les enfants traumatisés devenus adultes.
J.D : Pour compléter cette parole positive, j'ajouterai que certains traumas – sous certaines conditions – permettent aussi de développer une façon d'être, des mécanismes de défense qui sont des qualités. Et je ne parle pas uniquement de la résilience. Cela peut être une acuité d'observation, une empathie… Quand le traumatisme n’a pas été trop puissant, pas trop destructeur et que l'environnement a permis de métaboliser ce qui est arrivé : on peut tirer d'un événement négatif quelques éléments positifs dans l'existence. Il faut avoir conscience que l'être humain est complètement dynamique. Il peut surmonter les difficultés avec les bons soutiens.
La recherche sur le stress post-traumatique des enfants a besoin de vous
La recherche CARE 13-11, sur laquelle travaillent Bérengère Guillery et le professeur Jacques Dayan, vise justement à mieux comprendre comment s'adaptent les familles à la suite d’une exposition à un événement traumatique collectif comme les attaques du 13 novembre. “L'objectif de l'étude, c'est de comprendre, dix ans après, comment les attentats ont été partagés au sein des familles que le parent ait été exposé directement aux attentats ou non exposés”, explique Bérengère Guillery. “Nous cherchons actuellement des volontaires pour nous aider à atteindre cet but.”
Les deux chercheurs et leur équipe recrutent ainsi 240 familles dont les enfants étaient mineurs au moment des événements du 13 novembre 2015 : 120 dont des membres ont été directement touchés par les attentats et 120 qui n'ont pas vécu les attentats personnellement. Chaque enfant est inclus avec au minimum un parent et d’autres membres de la famille s’ils le souhaitent.
Le jour de la recherche, la participation a lieu à Caen ou à Paris, selon les disponibilités des familles. Chaque participant est accompagné par un psychologue tout au long de la journée. “Ce n'est pas un essai pharmacologique, il n'y a pas de médicaments. Les volontaires participent à des entretiens, des questionnaires ainsi que des tests de mémoire et d’attention adaptés à leur âge. Une IRM est aussi réalisée afin d'étudier les répercussions possibles du trauma sur le fonctionnement cérébral”, précise Bérengère.
En plus d’aider la recherche sur un sujet important, répondre à cet appel peut être une bonne occasion de découvrir le monde scientifique aux enfants. “Dès qu’on parle de recherche, l’imaginaire collectif pense rat de laboratoire. Mais ce n’est pas du tout le cas, notre étude n’est pas invasive. Il n’y a ni piqûre ni médicament. C’est aussi une belle occasion de faire découvrir le monde scientifique aux enfants : comment se passe une expérience, quels sont les acteurs de la recherche…”.
Les familles intéressées peuvent contacter directement l’équipe de recherche CARE 13-11 par email : care13-11@unicaen.fr ou par téléphone 07 61 79 69 53 pour avoir de plus amples informations.



