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Santé 2.0

Psychothérapies : les limites de la téléconsultation

Par Aude Solente

Après avoir connu un véritable boom durant le plus gros de la pandémie, la téléconsultation est toujours autant d'actualité. Encore plus, dans le domaine de la psychologie. Psychologues, psychiatres et psychanalystes sont de plus en plus nombreux à suivre leurs patients à distance. Et si nombreux vantent les mérites de cette nouvelle méthode, qu'en est-il vraiment ? L'expansion de la thérapie 2.0 est-elle réellement souhaitable ?

MangoStar_Studio/iStock

C’est sans surprise, avec l'épidémie de Covid-19, la téléconsultation a gagné du terrain en France. Beaucoup de terrain même. En janvier 2021, un stondage Harris Interactive révélait que 74% des Français se disaient désormais favorables à son développement sur le territoire. Deux ans avant, et donc avant la pandémie mondiale, ils n'étaient que 59%.

Et si la téléconsultation a dans son ensemble progressé, la consultation d’un psychologue, d’un psychiatre ou d’un psychothérapeute par visioconférence ou téléphone a particulièrement augmenté. En effet, la crise sanitaire a eu un lourd impact sur la santé mentale des Français qui, en raison des confinements, ne pouvaient pas forcément se déplacer pour consulter un spécialiste, et n’ont donc eu de choix que de recourir à la téléconsultation.

Cependant, le boom de la téléconsultation n’est pas retombé une fois le gros de la crise sanitaire passé. Alors comment expliquer cet engouement ? Et si, l’aspect pratique de la consultation distance n’est pas négligeable, est-elle vraiment toujours une si bonne solution ? En somme : peut-elle véritablement remplacer la consultation en face à face ?

Le boom des téléconsultations

Non, la téléconsultation n’est pas née avec la pandémie mondiale, ni avec les confinements à répétition. Oui, elle existait déjà auparavant, mais dans une moindre mesure. “La téléconsultation existait déjà. Certains professionnels -psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes, psychiatres- faisaient ponctuellement des consultations à distance”, explique Pascal Neveu, psychanalyste et psychothérapeute.

En revanche, poursuit-il, “jusqu’à la pandémie, ce mode de consultation était globalement réservé à des temps courts -trois ou quatre séances maximum- et la rencontre en face à face restait privilégiée par les professionnels et les patients. C’est à la suite du premier confinement, que les choses ont changé et qu’il y a une explosion des téléconsultations”Ainsi, alors qu’elle est longtemps apparue comme une consultation par défaut, une solution choisie quand la rencontre en personne était impossible, aujourd'hui elle est devenue un mode de consultation à part entière.

A tel point qu'elle est à présent plébiscitée par de nombreux professionnels. Effectivement, en 2021, le Baromètre de la Psychologie en ligne, réalisé par Psychologie.net, notait que le nombre de psychologues effectuant des consultations en ligne avait plus que doublé. En 2017, 37,88% des professionnels interrogés par Pyshcologie.net déclaraient avoir recours à la téléconsultation, en 2021 ils étaient 85,60%.

Mais, pourquoi une telle progression ? Toujours d’après ce même baromètre, 35% des sondés déclarent avoir “modernisé” leurs pratiques en raison d’une demande de leur client et citent également les voyages ou déménagements (25%), la crise sanitaire (10%), la possibilité d’atteindre une plus grande clientèle (4,7%) ou encore la réduction des coûts (6,4%) comme les raisons d’une telle évolution. 

Autant d’avantages, qui reviennent également dans les réponses des patients qui citent quant à eux la plus grande liberté donnée par cette nouvelle pratique, le gain de temps ou la baisse des prix comme raison d’un tel engouement.

Ok, il est donc indéniable que la téléconsultation plaît. Elle plaît même beaucoup. Mais, pour autant, permet-elle d’assurer un aussi bon suivi ?

La téléconsultation psy, une (vraie) bonne solution ?

On l’a dit, et on le redit : la téléconsultation a le vent en poupe. Les psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres praticiens aiment à en défendre les mérites. Au mieux, ils lui trouvent bien des qualités mettant en avant, par exemple, le fait qu’elle permet, si besoin, de garder un lien quand on veut où on veut, avec le patient. Au pire, fautes peut-être d’autres arguments, ils arguent qu’il n’y a pas grande différence entre un rendez-vous en vis-à-vis et une téléconsultation.

Pascal Neveu, bien que peu favorable à l’expansion de la téléconsultation y reconnaît un intérêt certain: “Ce que l’on retrouve dans les études, c’est que le suivi par téléphone ou par visioconférence est efficace. On s’est aperçu que la parole se libère beaucoup plus vite qu’en face à face. Le patient est dans son environnement, se sent peut-être plus en sécurité, il est chez lui et il y a une sorte de progression beaucoup plus facile et rapide qu’en consultation au cabinet”.

En outre, continue-t-il, cela se vérifie d’autant plus lorsque la consultation a lieu par téléphone, car “un peu comme les individus qui se livrent plus facilement à la radio qu’à la télévision, les patients se livrent plus facilement sans le regard du thérapeute. L’absence du regard ‘jugeant’ du psy peut amplifier et faciliter la capacité thérapeutique : les patients s’en sentent libérés”. 

Cependant, si la téléconsultation n’est pas dénuée d’intérêt, le spécialiste met en garde : “On peut ressentir des choses en téléconsultation, mais ça reste différent de ce qui peut se passer dans le cadre d’une consultation en face à face, et ce même si les études montrent que les patients se livrent en trois fois moins de temps”.

Mais alors, c’est mieux ou pas ? Eh bien non pas forcément. Pascal Neveux cite une de ses collègues :”Elle est à Vannes et fait des consultations par téléphone, mais jamais plus de trois ou quatre par patient. Elle estime que le téléphone ne marche que pour une courte durée, cela ne remplace pas le vis à vis avec le patient. En effet, on a besoin de le voir, beaucoup d’éléments passent par le contact”.

En d’autres termes, pour le thérapeute, rien ne remplace le face à face. “Oui avec les téléconsultations, il y a un rapport d’efficacité qui n’est pas nul du tout, mais personnellement je reste très hortodoxe dans ma façon de travailler et je préfère avoir la personne devant moi, voir ses gestes et ses mimiques. Après tout, on est dans le domaine des sciences humaines, il faut un contact avec le patient, on ressent les choses, on se rend compte des changements… Or, il n’y a pas la même spontanéité en visioconférence, pas le même ressenti caractéristique d’une consultation en présentiel”. 

Par ailleurs, Pascal Neveu insiste sur un point supplémentaire : une thérapie n’est pas censée être confortable. Effectivement, beaucoup d’articles de presse, d’études, de praticiens et de patients ont dit et répété que la téléconsultation représentait une avancée en ce qu’elle était plus pratique et qu’elle permettait de rester dans sa zone de confort. Or, de son côté, le psychanalyste estime que, “c’est bien de sortir de sa zone de confort. Une thérapie n’est pas censée être confortable. Le fait que le patient soit chez lui, dans sa zone de confort peut certes faciliter la catharsis mais, d’un autre côté, se confronter à la réalité plutôt que d’être chez soi, ça n’est pas mal non plus”.

Et surprise, contrairement à ce que l’on a pu entendre et (ré)entendre, il semblerait que les patients, du moins certains, partagent ce même point de vue.

Des patients pas tous favorables à la téléconsultation

Contrairement à l’idée largement répandue, durant et après les confinements, tous les patients n’ont pas sauté de joie à l’idée d’être suivis en téléconsultation. Une réalité qui est celle que Pascal Neveu a connue : “Beaucoup de mes patients partagent mon point de vue. Seuls deux d’entre eux ont accepté de continuer à me voir en téléconsultation durant les confinements”.

Et les patients Pascal Neveu ne sont pas les seuls. Jeanne*, 25 ans, était suivi par une psychiatre pour une thérapie comportementale et cognitive pendant le confinement ainsi que par une psychologue à partir de mai 2020. Pour chacune de ces thérapies, elle a dû passer à quelques reprises par la téléconsultation. Or, bien qu’elle en reconnaisse le côté pratique, elle avoue préférer le “face à face”. Pour quelles raisons ? Parce que, selon elle, “plus de choses passent au niveau des émotions. Les révélations sont plus privilégiées puisque la séance sort du cadre habituel : il est plus facile de se livrer et de voir sur quoi on veut travailler

Une opinion que Ronan, 26 ans, partage : Avec la téléconsultation, je me suis senti moins bien suivi par ma psychiatre. Nos échanges se faisaient au téléphone, et même s’ils étaient plus réguliers que l’étaient nos rendez-vous en face à face, ils restaient davantage en surface. Ils faisaient plus office de point de suivi plutôt que de séance thérapeutique. En plus, en face à face le praticien voit la manière dont notre corps réagit en fonction de ce que l’on dit et je pense que c’est un point important. Et ça, ça ne transparaît pas au téléphone”.

Même constat pour Jade, 28 ans, qui de son côté, a tout bonnement refusé d’être suivie en téléconsultation par son psychiatre préférant se déplacer lorsque c’était possible. Elle s’explique : Moi, je trouvais la téléconsultation un peu trop confortable. J’ai besoin d’être poussée hors de ma zone de confort, et sans contact direct je ne trouve pas ça réellement possible. En temps normal, mon psychiatre doit parfois me tirer les vers du nez, mais c’est comme ça que j’avance : avec la distance c’est nettement moins efficace. A mes yeux, le face à face est indispensable à la progression”. 

Trois avis qui se rejoignent et qui, tel qu'on le soulignait plus haut, rejoignent également le point de vue de Pascal Neveu. Pascal Neveu qui, en plus d'émettre un certain doute quant à la qualité du suivi assuré par la téléconsultation, pointe le doigt sur un autre problème : qui dit boom de la téléconsultation, dit aussi industrie naissante.

Jetez un œil sur internet, vous comprendrez tout de suite ce dont il parle : le nombre d'entreprises proposant une mise en relation rapide avec un thérapeute en ligne a explosé. Une réalité que le psychothérapeute juge dangereuse. “Avec la téléconsultation on n’a plus besoin de cabinet, on peut multiplier les rendez-vous… On peut faire beaucoup plus d’argent. Ça devient une industrie et ça profite à tout le monde, autant aux entreprises qui se sont créées qu'aux praticiens. C’est assez hallucinant, et ça me fait peur”, s’inquiète Pascal Neveu.


*Les prénoms des personnes témoignant ont été modifiés.