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QUESTION D'ACTU

Au-delà de 48 heures par semaine

Quand le travail pousse à l'alcoolisme

Un volume important de travail est associé à un surrisque d'alcoolisme, selon une étude. En France, les entreprises commencent à prendre conscience de ce phénomène. Témoignages.

Quand le travail pousse à l'alcoolisme PURESTOCK/SIPA

  • Publié 15.01.2015 à 08h04
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C’est l’un des risques insoupçonnés du travail : l’alcoolisme. Où que l’on soit, quel que soit le job, le constat semble être le même. Trop travailler est associé à un surrisque de développer une consommation d’alcool problématique.

Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil à l’une des multiples études sur le sujet. La dernière, de grande ampleur, a été publiée ce mercredi dans la revue britannique BMJ (British Medical Journal). La méta-analyse porte sur près de 335 000 employés dans 14 pays. Et révèle qu’au-delà de 48 heures hebdomadaires – seuil maximal fixé par l’Union européenne – un travailleur a 11% de risque en plus d’augmenter sa consommation d’alcool, par rapport à un autre employé.

Taire la fatigue et booster ses performances
En France, l’alcool au travail est devenu un enjeu de santé publique. Plus d’un travailleur sur dix aurait une relation problématique avec l'alcool, selon l'Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie (Anpaa). Entre 10 et 20 % des accidents de travail seraient dus à l’ivresse alcoolique, renseigne de son côté l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé).

Sur le terrain, les médecins du travail constatent cette consommation problématique. « Le surtravail s’accompagne d’une mise en tension au niveau du système biologique, explique Roger Salengro, médecin du travail et membre de la CFE-CGC. Or, l’alcool est un excellent anesthésiant. Il masque les premiers signes de fatigue, et sert également de dopant, pour dynamiser les performances ».

Entre les déjeuner d’affaire, les apéros au bureau, les pots de départ et d’arrivée,   l’employé est régulièrement incité à boire un verre ou deux. Et ce, quelque soit son secteur ou sa catégorie socioprofessionnelle. « Plus on monte l’échelle, plus le whiskey est cher, mais la démarche reste la même », selon Roger Salengro, qui affirme avoir des difficultés à faire respecter l’interdiction de l’alcool au travail, malgré le durcissement récent de la législation.

Des fontaines à bière dans les entreprises
« Les entreprises entretiennent ce phénomène car l’alcool permet aux employés de créer des liens sociaux, facilite les échanges, les projets. En outre, son usage est socialement valorisé », déplore-t-il. Les faits semblent lui donner raison. Aux Etats-Unis, des patrons d’entreprises se vantent en effet d’offrir de l’alcool à leurs employés, relève le Wall Street Journal.

Certains ont même installé dans leurs locaux des fontaines à bière. Objectif : motiver les troupes, les faire rester plus longtemps sur leur lieu de travail. « Si avoir une bière sur son bureau permet à un employé de se stimuler pour travailler, cela ne me pose aucun problème », déclare ainsi un PDG au quotidien américain. « Cela fonctionne… jusqu’à ce qu’un employé dérive dans l’addiction. Alors, on le cloue au pilori », dénonce Roger Salengro.

Youtube (anglais) : Dans l'agence de publicité Arnold Worldwild (Boston), les employés se retrouvent autour de leur distributeur de bières, surnommé « Arnie »


« Tout le monde jasait sur mon addiction… »
Cette situation, Laurence Cottet l’a précisément vécue. C’est au travail que cette ancienne responsable des risques au sein d’une grande entreprise de BTP est tombée dans l’alcool. « Plus l’on bosse, plus les occasions d’en consommer sont nombreuses, témoigne-t-elle. En voyage d’affaire, on en prend dans l’avion, dans le mini-bar de l’hôtel… Au bureau, on se sert quand il faut attendre une heure le soir avant de recevoir un rapport ».

Un 24 janvier 2009, lors d’une cérémonie de vœux, Laurence Cottet s’écroule devant 650 personnes, ivre morte. Elle est licenciée sur le champ. « L’entreprise a toujours fermé les yeux, bien qu’elle fût au courant, accuse-t-elle. En réalité, tout le monde jasait sur mon addiction. Mais on ne m’a jamais proposé d’aller voir le médecin du travail, ni aucune aide quelconque ». Dans un livre, Non! J'ai arrêté (1), elle raconte son histoire, sans rancune. « A travers mon cas, l’entreprise a pu prendre conscience des problèmes d’alcoolisme en son sein. Depuis, elle a mis en place des outils de prévention et de prise en charge. Tant mieux. »

Ecoutez le témoignage de Laurence Cottet :« Je n'étais pas la seule à boire ».

L’alcoolisme, encore associé à un problème privé
Ces outils commencent, en effet, à se généraliser dans le monde du travail. La loi oblige d’ailleurs les entreprises à être un peu plus regardantes sur la question. Depuis 2011, les médecins du travail doivent assurer une mission express de conseil pour prévenir à titre individuel les consommations de drogue et d’alcool sur le lieu de travail. Ils doivent également proposer des mesures collectives de prévention.

« On sent que les choses bougent, se réjouit Gladys Lutz, présidente de l’association Additra (Addictions au Travail) et ergonome-conseil spécialisée en prévention des usages de substances psychoactives en milieu professionnel. Souvent, les entreprises nous appellent en cas de problème avec l’un des employés, tombé dans l’addiction. Ou pour sensibiliser l’ensemble des employés, de manière à se conformer à la réglementation ».

Mais il reste du chemin à faire avant d’éveiller les consciences. « Il est très difficile de les faire réfléchir sur les interactions entre consommation de psychotropes et milieu professionnel. L’alcoolisme est toujours associé à un problème privé. Du coup, on s’interdit de déterminer les conditions qui font que l’on en consomme au travail ».

Ecoutez Gladys Lutz, présidente de l’association Addictions au Travail : :« Ce qui est attendu, c'est : sensibilisez-moi mes salariés pour qu'ils ne consomment pas. C'est très directif ».



(1) Non! J'ai arrêté, de Laurence Cottet, InterEditions, 2014. 

 
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