- Pourquoi Docteur : Le 6 juin était la Journée Nationale de l’eczéma. Comment décrire cette maladie dont souffriraient plus de 3 millions de personnes en France?
Dr Bruno Halioua : L'eczéma atopique, c'est une maladie inflammatoire chronique de la peau qui résulte de facteurs à la fois génétiques, immunitaires et environnementaux .C'est ce qu'on appelle une maladie multifactorielle dans laquelle la composante héréditaire est très importante.
On sait aujourd'hui que quand un des parents est atteint d'eczéma, d'asthme ou de rhinite allergique, le risque d'avoir de l'eczéma augmentera chez l'enfant.
Il y a aussi de plusieurs autres facteurs qui interviennent, notamment le facteur immunitaire. Et puis, il y a l'environnement, le lieu dans lequel vous vivez, le type d'habitat, le climat, mais également votre type d'alimentation, votre mode de vie.
"Une altération du rôle de barrière protectrice de la peau"
- Quelles sont les manifestations de l’eczéma ?
La peau des patients qui souffrent d'eczéma présente une altération de son rôle de barrière protectrice. Alors, elle perd beaucoup d'eau, elle devient très sèche et là, elle laisse pénétrer des irritants, des allergènes, des microbes, ce qui favorise l'inflammation. Et la manifestation, ce sont des plaques, des démangeaisons qui rendent en fait, le diagnostic généralement facile à poser : ce sont des plaques rouges dites érythémateuses, la peau, quand on la touche, est légèrement granuleuse, et elle a surtout tendance à gratter.
- Est-ce qu'il y a différentes parties du corps sur lesquelles cela peut apparaître plus fréquemment ?
Oui, en fait, il faut comprendre que l'eczéma varie selon l'âge et que ses localisations varient : les plus fréquentes, c'est le visage, les paupières, le cou, les plis du cou, des genoux, les mains, les poignets, les chevilles, les pieds, le cuir chevelu, les oreilles, le tronc, le dos. Mais c'est vraiment souvent les zones parfois découvertes, quand une personne rentre au cabinet, on le voit tout de suite, notamment au niveau des plis des coudes et également au niveau des plis des genoux.
Il faut savoir que par contre, chez le nourrisson, cela touche surtout les joues, le front et le cou. Chez l'enfant et l'adulte, ce sont les plis, les mains, le visage et puis surtout les paupières.
. Pourquoi les paupières ?
Parce que la peau des paupières, elle est extrêmement fine, comme la peau du cou. Donc c'est une peau qui a tendance plus souvent à être le siège de l'eczéma.
- Comment différencier l'eczéma aigu de l'eczéma de contact ?
Même si les manifestations sont pratiquement les mêmes, il faut savoir que l'origine est différente. C'est-à-dire que l'eczéma atopique est une maladie inflammatoire chronique liée à une prédisposition, alors que l'eczéma de contact, c'est un eczéma qui apparaît après une exposition à un allergène ou à un irritant précis.
"Le stress peut déclencher ou aggraver les poussées d'eczéma"
L'eczéma atopique, cela débute dans l'enfance. Il y a un contexte personnel ou familial d'atopie avec de l'asthme, de la rhinite allergique, de l'eczéma. La peau est souvent très sèche, très prurigineuse et cela évolue par poussées. Les patients parlent d'une histoire clinique qui débute dans leur enfance et qui a entraîné une souffrance importante.
Alors que l'eczéma de contact, c'est radicalement différent. C'est-à-dire qu’il survient à l'endroit exact où la substance en cause a été en contact. Cela peut provenir des bijoux, des cosmétiques, d’un produit détergent et parfois également des plantes.
- On parle aussi souvent du rôle du stress dans l'eczéma…
C'est vrai que le stress, cela peut déclencher ou aggraver les poussées d'eczéma, surtout dans la dermatite atopique. Ce n'est pas la cause unique mais quand vous êtes stressé, vous avez une tendance à ressentir la démangeaison, qui dans ce cas est variable d'une personne à l'autre. En pratique, on parle d'eczéma nerveux quand les plaques apparaissent pendant une période d'anxiété, d'examen, de surcharge ou de conflit.
Mais le mécanisme, c'est en fait une interaction entre la barrière cutanée et l'immunité locale et le système nerveux.
- Quand et qui faut-il consulter lorsque les symptômes de la maladie apparaissent ?
Au moindre problème de peau, il faut consulter son médecin traitant ou le pédiatre pour l'enfant. Ils sont souvent assez fins dans leur diagnostic. Néanmoins, quand le diagnostic est incertain, ou si l'eczéma est étendu, ou s'il résiste au traitement, dans ces cas-là, il est préférable de voir un dermatologue qui mettra en route un traitement radicalement différent.
- Que faut-il faire lorsque l’on a un diagnostic d’eczéma ?
Là, on va parler surtout de l'eczéma atopique, celui qui survient dès l'enfance, qui parfois peut s'amender au cours de l'adolescence ou bien persister.
Avant tout, il faut éviter de se gratter, car cela entretient l'inflammation et cela peut entraîner une surinfection. Deuxièmement, c'est très fréquent surtout en période de grande chaleur, il faut, après la piscine ou la plage, rincer le corps à l'eau, tamponner et sécher et remettre une crème hydratante.
Ce qui est important, c'est toujours d’appliquer un émollient tous les jours sur la peau. Même quand ça va mieux. Il faut utiliser un savon surgras ou une huile lavante et prendre des douches courtes, tièdes, avec un nettoyant sans parfum et sans détergent.
Voilà la règle numéro un. Il faut également éviter la laine, les matières synthétiques ou les frottements qui aggravent les démangeaisons.
En revanche, il faut appliquer les dermocorticoïdes uniquement sur les plaques et seulement comme prescrit. On ne peut pas appliquer ces traitements de façon permanente parce qu’il y a des effets secondaires, notamment une peau qui s'affine.
- Quand faut-il avoir recours à d’autres traitements ?
Bien sûr, les patients, au bout d'un moment, savent traiter leurs crises avec des corticoïdes, mais si ça s'aggrave malgré le traitement, si les plaques suintent, si elles deviennent douloureuses, si on suspecte une surinfection, il vaudra mieux consulter.
"Les biothérapies ont révolutionné le traitement de l'eczéma"
Après, à quel moment est-ce qu'il faut passer à des traitements de fond et notamment tous les nouveaux traitements qui existent aujourd'hui ? Pendant très longtemps, on était un peu démunis en cas d'eczéma au long cours. Maintenant, on a eu l'apparition, depuis une dizaine d'années, de traitements plus forts. Et dans les formes les plus sévères, on doit passer à ces traitements. Il ‘agit d’une nouvelle classe thérapeutique qui s'appelle les biothérapies.
Ces biothérapies ont révolutionné le traitement de l’eczéma atopique. La principale aujourd'hui, c'est le dupilumab, qui bloque certaines voies inflammatoires. C'est un médicament sur lequel on a pas mal de recul. C'est vraiment un traitement qui a montré une efficacité en diminuant rapidement la démangeaison, en réduisant la surface des lésions atteintes, en améliorant le sommeil, en améliorant la qualité de vie et puis surtout en diminuant l'utilisation des corticoïdes locaux.
Mais on a aujourd'hui d'autres traitements qui sont arrivés sur le marché, notamment des inhibiteurs de Jak, qui entraînent en fait une action extraordinaire sur la peau.
- Comment agissent ces traitements ?
Les biothérapies comme les inhibiteurs de Jak, cela agit en fait sur l'immunité de la peau. Et cela entraîne une diminution des démangeaisons et une restauration de la barrière de l'épiderme. En quelques semaines, la peau devient moins rouge, moins épaisse et moins prurigineuse.
- Est-ce que ces traitements qui peuvent mettre fin à la maladie ou est-ce qu'il faut considérer qu'on doit les prendre à vie ?
Alors, ça, c'est la grande question aujourd'hui. Cela a bouleversé la vie des gens. Mais est-ce qu'on le prend à vie ces traitements ? On peut arrêter le traitement pour des patients qu'on appelle bien contrôlés, c’est-à-dire qu’ils ont eu le traitement pendant deux ans et plus de poussées d’eczéma. Donc, on peut espacer quand, quand la maladie est parfaitement contrôlée et puis on envisage un arrêt. Mais en fait, il n'y a pas un patient, il y a de multiples patients.
"La maladie peut affecter la qualité de vie, le bien-être, l'image de soi"
L’efficacité du traitement est variable selon la sévérité, selon l'âge du patient, selon les antécédents de rechute, selon l'impact sur la qualité de vie. De toute façon, le traitement est réévalué tous les trois mois, quatre mois, cinq mois, par le dermatologue et en fonction du, du type du patient.
- Quel peut être l’impact de la maladie sur la vie quotidienne ?
En fait, ce qu'il faut comprendre, c'est que pendant très longtemps, on a considéré que l'eczéma, c'était une maladie de peau. Mais en fait, on sait aujourd'hui que ça dépasse les lésions cutanées, cela peut affecter ce qu'on appelle la qualité de vie, le bien-être, l'image de soi. Quand vous avez des troubles du sommeil, ça peut entraîner une diminution de la concentration à l'école, au travail. La fatigue chronique due au manque de sommeil, cela peut entraîner une irritation, une baisse des performances et des difficultés relationnelles.
Et puis quand on a des plaques d'eczéma, on va limiter certaines activités, comme le sport, les activités de loisirs, la vie sociale en se disant : je n'ai pas envie de montrer mes jambes, mon corps, cela peut donner un sentiment de honte, en particulier quand ça touche le visage, ou les coudes, ou les mains.
Donc, je crois que ce qui est important dans le traitement de l'eczéma, c'est de dire qu’il faut non seulement traiter la peau, mais également proposer une prise en charge globale pour obtenir une restauration de la qualité de vie, une amélioration du sommeil, avoir une prise en compte de la souffrance psychologique, et également du retentissement sur la vie sexuelle.


