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"C'est dans votre tête"

Les maux des femmes seraient sous-estimés par les médecins

Par Charlotte Arce

Théorisée par des hommes et majoritairement pratiquée par eux, la médecine moderne négligerait la santé des femmes et considérerait leurs maux comme anecdotiques ou psychosomatiques, regrette une journaliste du New York Times.

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La médecine moderne serait-elle sexiste ? Si l’on en croit la journaliste santé Camille Noe Pagán, la question mérite d’être posée. Dans un article du New York Times repéré par Slate, elle pointe les dysfonctionnements de la médecine telle qu’elle existe encore en 2018. Pensée et pratiquée par les hommes, elle minimiserait la souffrance des femmes, qui voient leurs maux ou leur mal-être être considérés comme anecdotiques ou psychosomatiques. Pourtant, la souffrance féminine, qu’elle soit physiologique ou psychologique, mérite d’être prise en considération et traitée comme celle de n’importe quel patient masculin.

"Vous semblez être en parfaite santé"

La négligence de la souffrance féminine par le corps médical, Camille Noe Pagán la connaît bien pour y avoir été elle-même confrontée. Dans son article, elle raconte ainsi que son médecin généraliste, qu’elle consultait pour un mal-être persistant, lui avait déclaré après l’avoir auscultée qu’elle "semblait en pleine santé" et qu’elle n’avait donc pas besoin d’un traitement médicamenteux. Incrédule, elle prend note de ses conseils : dormir plus, faire du yoga, méditer. "Si vous avez encore des problèmes dans quelques mois, revenez me voir. D’accord ?", lui lance son médecin alors qu’elle quitte son cabinet.

Pourtant, à ce moment, la journaliste est au bord de la dépression. "Je savais pertinemment qu’être incapable de mener une vie normale était un signe alarmant et qu’il fallait que je me fasse aider. J’appelais à l’aide. Mais le docteur n’avait pas l’impression que j’en aie besoin", écrit Camille Noe Pagán, qui a finalement réussi à vaincre son mal-être et son anxiété grâce à une thérapie cognitivo-comportementale.

"C’est dans votre tête"

Son cas est loin d’être isolé. Si aucune politique de santé publique ne s’est jusqu’ici uniquement intéressée aux disparités en matière de santé qui existent entre les hommes et les femmes, les chiffres montrant que la souffrance féminine est loin d’être considérée à sa juste valeur parlent d’eux-mêmes.

Ainsi, une étude citée par la journaliste montre que les médecins et les infirmières ont tendance à prescrire moins d’antidouleurs aux femmes qu’aux hommes après une chirurgie, et ce, même si les femmes se plaignent davantage de douleurs sévères. Une autre étude menée par l’Université de Pennsylvanie a révélé que les femmes attendaient en moyenne 16 minutes de plus que les hommes pour recevoir des analgésiques lorsqu’elles se rendaient aux urgences. Les femmes ont aussi tendance à se faire dire que leur douleur est "psychosomatique" ou influencée par une détresse émotionnelle. Enfin, dans un sondage mené auprès de 2 400 femmes souffrant de douleur chronique, 83% ont déclaré avoir ressenti une discrimination sur leur sexe de la part des professionnels de santé.

Des conséquences parfois graves sur la santé des femmes

Cette différence de traitement entre la douleur féminine et celle des hommes n’est pas sans conséquences sur la pertinence et la rapidité des diagnostics.

Ainsi, pendant des décennies, des femmes souffrant d’endométriose se sont vues rétorquer que la violente douleur pelvienne qu’elles ressentaient pendant leurs règles était "dans leur tête". Touchant une femme sur 10, cette maladie chronique se manifeste par des douleurs sévères au bassin et au ventre pendant les menstruations et parfois après les rapports sexuels. Dans 25 à 50% des cas, elle peut conduire à une infertilité.

"Je ne peux pas vous dire combien de femmes que j'ai vues qui sont allées voir de nombreux médecins, seulement pour se faire dire que leurs problèmes étaient liés au stress ou tout dans leur tête", déclare au New York Times le Dr Fiona Gupta, neurologue et directrice de santé et bien-être dans le département de neurochirurgie de l'école de médecine Icahn au Mount Sinai, à New York. "Beaucoup de ces patientes ont ensuite été diagnostiquées avec des problèmes neurologiques graves, comme la sclérose en plaques et la maladie de Parkinson. Elles savaient que quelque chose n'allait pas, mais elles avaient été écartées et avaient reçu l'ordre de ne pas faire confiance à leur propre intuition."

Oser parler, s’imposer et avoir confiance en son intuition

Pour que leur douleur et leurs maux soient enfin mieux pris en considération et diagnostiqués, le Dr Tia Powell, bioéthicienne et professeure d'épidémiologie clinique et de santé de la population au Collège Albert Einstein de médecine à New York donne trois conseils aux femmes.

D’abord, il ne faut pas craindre d’interroger le médecin que l’on consulte sur ses méthodes de diagnostic, quitte à passer pour "une enquiquineuse". Par exemple : "Quelle est la base de votre recommandation ? Existe-t-il des lignes directrices à cet égard et que disent-elles ?"

Il faut aussi ne pas hésiter à être directe et à exprimer explicitement ses doutes sur le diagnostic posé : "Je suis inquiète, et je sens que vous ne m'entendez peut-être pas. Aidez-moi à comprendre pourquoi vous ne voyez pas cela comme un problème."

Enfin, il faut faire confiance à son intuition. "Si vous pensez que quelque chose ne va pas avec votre santé, dites-le - même si un médecin n'est pas d'accord avec vous. Il vaut mieux découvrir que vous avez tort que d'attendre trop longtemps", insiste le Dr Powell.