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Drame de Berck-sur-Mer : "Un profil de mère infanticide très atypique"

Par Marion Guérin

ENTRETIEN - Le procès d'une mère infanticide a mis en difficulté les psychiatres et psychologues qui l'ont expertisée, tant son profil psychologique relève d'une grande complexité. 

BONY/SIPA
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Le récit de Fabienne Kabou a laissé plus d’un observateur perplexe. Lors de son procès, cette femme de 39 ans a raconté comment, un soir de novembre 2013, elle a abandonné sa fille de 15 mois sur une plage de Berck-sur-Mer, à quelques mètres des vagues lors d’une marée montante. Avant de rentrer chez elle « avec l’attitude de quelqu’un qui est allé faire une course », selon ses mots.

Fabienne Kabou comparaît depuis le lundi 20 juin devant la cour d’assises du Pas-de-Calais, à Saint-Omer. Pour expliquer son acte, cette mère infanticide évoque la sorcellerie, les forces obscures et malveillantes qui souhaitaient faire du mal à son enfant. Fabienne Kabou est par ailleurs dotée d’une intelligence aiguë, d’un sens rationnel très développé. A bien des égards, son profil psychologique relève d’une grande complexité.

Deux collèges d’experts se sont penchés sur son cas afin d’identifier une éventuelle pathologie, de mesurer son niveau de responsabilité pénale. Preuve de la complexité de ce dossier, les experts n’ont pas réussi à s’accorder sur le diagnostic. Alain Penin, psychologue, faisait partie du premier collège d’experts ; le psychiatre Roland Coutanceau, lui, appartenait au second. Les deux reviennent sur ce dossier hors norme.

 

Les deux collèges d’experts concluent à une « altération du jugement », avec ou sans pathologie sur le plan clinique. Qu’est-ce que cela signifie ?


Alain Penin 
: Cette femme n’est pas une malade mentale ; elle n’est ni psychotique, ni hallucinée, ni délirante. Elle raisonne correctement, dispose d’une intelligence supérieure à la moyenne. En même temps, elle possède des croyances religieuses et magiques très fortement ancrées, liées à ses origines africaines.

On ne peut pas ignorer ce terrain culturel, qui est un élément d’explication de l'acte. Ce sont ces croyances qui ont altéré son jugement au moment des faits. L’histoire de sa maternité (grossesse non désirée, image paternelle problématique) a elle aussi influé sur sa perception du réel. Malgré tout, elle possède un système de pensée très logique et rationnel. Nous avons considéré qu’il n’y avait ni pathologie mentale, ni abolition totale du jugement, mais altération lors du passage à l'acte.


Roland Coutanceau : Nous sommes face à un cas de psychose paranoïaque chronique, qui relève bien d’une pathologie mentale. Le contraste entre la femme qui tue et la femme qui s'exprime de manière très rationnelle est certes saisissant, mais il faut imaginer le psychisme comme une sphère, dont on n’aperçoit qu’une seule partie. Certains malades mentaux ne sont pas fous de manière permanente ou totale.

Nous avons beaucoup hésité avant de conclure à l’altération et non à l’abolition du jugement. De fait, Fabienne Kabou pense toujours qu’elle a sauvé son enfant des forces maléfiques. Mais nous avons estimé qu’elle disposait, malgré sa pathologie, d’une forme de discernement. Elle savait qu’elle avait tué, elle aurait pu demander de l’aide.

 

Dans ce contexte, quelle est la responsabilité pénale de Fabienne Kabou ?


Alain Penin 
: Nous considérons que le contrôle de ses actes a été rendu difficile du fait de ses croyances magico-religieuses. Toutefois, on ne peut pas la considérer comme irresponsable, puisqu’elle avait la possibilité de résister. Elle n’a pas entendu de voix, n’a pas été prise de délire.

Dans ce contexte, elle est soumise à la justice classique. Toutefois, nous avons recommandé une prise en charge sur le plan psychiatrique car elle doit comprendre d’où elle vient, comment cet enfant est arrivé, comment il est parti. Par ailleurs, à présent qu’elle prend conscience de la gravité de son acte, elle éprouve une incontestable culpabilité et doit être aidée. Sinon, le risque qu’elle se fasse du mal est élevé.


Roland Coutanceau :
Lorsqu’un schizophrène stabilisé commet un vol, on ne peut pas retenir sa maladie comme seul élément d’explication. Quand le sujet n’est pas totalement exposé à sa pathologie mentale, alors il conserve une forme de discernement et donc, de responsabilité.

En ce qui concerne Fabienne Kabou, nous disons donc qu’elle a une part de responsabilité tout en assumant que l’acte soit lié à une maladie mentale. Les magistrats vont devoir se débrouiller avec ces deux expertises contradictoires... 

 

S’agit-il d’un profil de mère infanticide atypique ?


Alain Penin :
En effet. Le mode opératoire – par la mer – est déjà très atypique. Une greffière a d’ailleurs fait un lapsus en écrivant : remettre l’enfant à la « mère » ! Contrairement à ce qu’on observe habituellement, n’y a pas eu de violences ni d’impulsivité. Fabienne Kabou a prémédité cet acte puisqu’elle a réservé un billet de train et un hôtel ; le lieu avait été décidé à l'avance. Ce n’est pas classique. J’ai passé plus de huit heures à expertiser cette femme au profil très complexe. 


Roland Coutanceau :
La plupart du temps, les mères ou les pères qui tuent sont atteints de dépression, éprouvent des idées suicidaires. Alors, ils se demandent ce que va devenir l’enfant et l’idée d’un scénario de mort à deux se dessine. Une mère m’a dit un jour : « Nous allions partir ensemble vers un monde meilleur » ; c'est cela, le cas le plus fréquent. Quand il n’y a pas de conscience dépressive, alors on trouve une autre maladie mentale de type schizophrénie ou bouffée délirante. Fabienne Kabou n’appartient à aucun de ces deux types, ce qui rend, en effet, son profil quelque peu atypique.