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QUESTION D'ACTU

Interview du psychiatre Paul Bensussan

Affaire Dominique Cottrez : "L’infanticide ne relève pas toujours d'une pathologie"

INTERVIEW – À l’occasion de l’affaire Dominique Cottrez, Paul Bensussan, psychiatre et spécialiste des affaires d’infanticide, revient sur le profil psychologique de ces mères qui tuent leur bébé.  

Affaire Dominique Cottrez : \ POL EMILE / SIPA/SIPA

  • Publié 08.11.2014 à 00h23
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Dominique Cottrez sera jugée aux assises. La Cour de Cassation a rejeté le pourvoi de la défense, qui faisait valoir la prescription des faits. Cette ancienne aide-soignante de 49 ans a admis avoir tué huit de ses nouveau-nés à Villers-au-Tertre (Nord) au début des années 2000.

Au-delà de l’effroi que suscite cette affaire dans l’opinion publique, comment peut-on expliquer ce passage à l’acte ? Entretien avec Paul Bensussan, psychiatre agréé par la Cour de Cassation, qui a expertisé plusieurs « mères infanticides » (Véronique Courjault, Virginie Labrosse…).

Existe-t-il un profil de mère infanticide ?
Dr Paul Bensussan : 
Certainement pas. D’abord, il faut bien distinguer le néonaticide - le meurtre d’un nouveau-né – et l’infanticide. Les deux cas sont très différents, même si aux yeux de la loi, la qualification de l’infraction reste la même.

Lorsqu’une mère tue un enfant qu’elle a déjà commencé à élever et qu’elle aime, la plupart du temps, on observe chez elle une pathologie psychiatrique – et cela a un impact considérable sur le degré de responsabilité pénale. L’exemple le plus couramment observé est ce qu’on appelle la mélancolie, la forme la plus grave de dépression.

Une patiente mélancolique, a fortiori délirante, estime qu’il n’y a aucune issue à la souffrance et développe des idées suicidaires. Alors, dans son désir d’en finir, elle veut emporter son enfant pour ne pas l’abandonner, ou pour le soustraire à un monde qu’elle perçoit comme infernal. Ce qui explique pourquoi une mère aimante peut tuer son enfant, même si cette idée peut sembler profondément choquante. On parle alors de « suicide altruiste ».

Et dans le cas des néonaticides, y a-t-il des pathologies psychiatriques qui expliquent ce passage à l'acte ?
Dr Paul Bensussan : Quand une mère tue un enfant juste après l’accouchement, ou dans les heures qui suivent, alors, il n’y a pas forcément de pathologie psychiatrique identifiée. On peut bien sûr observer un état de panique et de confusion au moment de l’accouchement, notamment dans le cas de déni de grossesse total, où la mère découvre qu’elle est enceinte au moment où elle met son bébé au monde. L’accouchement se déroule dans un moment d’effroi et de sidération traumatique. C’est également vrai dans les cas de grossesse non désirée et dissimulée.

Même si c’est difficile à admettre, il faut comprendre que les néonaticides en série ne relèvent pas forcément d’une pathologie. De la façon la plus crue, la plus terrible qu’il soit, on peut tuer un enfant dont on ne veut pas, tout simplement. D’ailleurs, en d’autres temps, c’était un mode de régulation des grossesses. 


Dans le cas de Dominique Cottrez, il semble qu’il n’y ait pas eu de déni. Elle a affirmé être consciente de chacune de ses grossesses. Violée pendant des années par son père, elle craignait que les bébés ne soient de lui, selon sa version…

Dr Paul Bensussan : Je ne peux pas m’exprimer sur un cas que je n’ai pas expertisé. Mais les cas de dénégation de grossesse sont encore plus redoutables que ceux de déni. Car, heureusement, cette dernière situation ne débouche pas souvent sur un néonaticide.

Alors que dans le premier cas, le secret condamne à l’isolement le plus total : je dirais presque qu’il n’y a pas d’autre issue… Comment faire, quand on a dissimulé sciemment une grossesse à son entourage, et que le bébé naît ? La probabilité d’infanticide est beaucoup plus élevée en cas de dénégation

Pourquoi ces femmes n’abandonnent pas leur enfant, dans ce cas ?
Dr Paul Bensussan : Parce qu’il ne faut pas regarder cette situation avec nos yeux. Certes, il n’y a pas toujours de pathologie psychiatrique, mais il existe des troubles de la personnalité. Ces personnes ont développé des mécanismes de défense absolument archaïques, une sorte de pensée magique, de cécité psychique, qui leur permettent, bien qu’elles savent au fond d’elles-mêmes que le pire est à venir, de vivre –presque- comme si de rien n’était.

A partir du moment où elle refuse une grossesse et la dissimule, la mère bloque aussi l’investissement affectif de l’enfant. Donc le geste qui, nous, nous horrifie n’est pas aussi terrible pour celle qui le commet, puisqu’elle n’est pas dans la situation psychologique d’une femme enceinte qui accouche. Dès le début, elle a bloqué toute représentation mentale de son enfant, qu’elle n’a investi ni affectivement, ni psychologiquement. L’infanticide est la suite logique de ce refus.

C’est exactement comparable à « la pensée magique chez l’enfant », qui a fait une bêtise, mais se concentre de toutes ses forces pour imaginer qu’elle n’a pas eu lieu. Il entretient alors l’espoir insensé que la réalité se conformera à son attente. Ces femmes savent qu’elles sont enceintes, mais elles vivent comme si elles ne l’étaient pas. Elles n’élaborent pas vraiment l’acte d’infanticide, mais elles savent bien que ça va mal finir.

Ces situations surviennent préférentiellement dans des milieux familiaux où on ne parle pas, où l’on n’exprime pas les affects et les émotions, où l’on ne discute que de choses concrètes. Dans la majorité des cas, ce sont des sujets très carencés sur le plan affectif. Ce qui explique qu’elles ne demandent aucune aide.

Mais comment expliquer la répétition de l’acte ? Les meurtres en série ?
Dr Paul Bensussan : Souvent, ces femmes ont beaucoup de mal à vivre leur féminité. Elles vivent un paradoxe : elles ne se sentent véritablement femmes que lorsqu’elles sont enceintes, mais en même temps, elle se sentent incapables d’avoir un enfant. Au fond, tout se passe comme si l’état de grossesse pouvait être un état perpétuel.

En l’absence de pathologie mentale, quelle vous paraît être la fonction de la peine ?
Dr Paul Bensussan
Je me garderai bien de faire comme certains de mes collègues, qui ont été jusqu’à indiquer, sur les plateaux de télévision et à la veille des plaidoiries dans le procès Courjault (des "bébés congelés"), le verdict « idéal ». Je dirais simplement ceci : il est évident qu’il ne s’agit que de tragédie et de souffrance. Personne ne pense réellement que ces femmes soient un danger pour la société. Pour autant, je me refuse à des attitudes uniquement compassionnelles : le rôle de l’expert psychiatre est d’apporter à la cour l’éclairage le plus précis et possible. La simplification et le militantisme ne sont donc pas de mise.

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