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Guide anti-mytho

Comment débusquer les menteurs ?

Par Stanislas Deve

Le langage corporel peut-il faire preuve quand il s’agit de repérer le mensonge ? Comment ne pas le confondre avec la traduction d’une émotion ? Quelles sont les spécificités du discours d’un menteur ? Peut-on le détecter à coup sûr ? Deux spécialistes du sujet nous démêlent le vrai du faux.

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Elodie Laye Mielczareck est sémiolinguiste, spécialisée dans le langage verbal et non verbal, notamment auteure de Déjouez les manipulateurs - L'art du mensonge au quotidien (éd. Nouveau Monde, 2016). Elle est formée aux techniques de négociation du Raid et à l’hypnose. Frédéric Tomas est docteur en psychologie, enseignant-chercheur spécialisé dans la détection du mensonge, et coauteur du livre Le Mensonge – Psychologie, applications et outils de détection (éd. Dunod, 2019). Il travaille avec l’armée, la police française et suisse, mais aussi le secteur privé (assureurs, recruteurs, commerciaux, experts en négociation...).

- Mieux Vivre Santé : Pourquoi ment-on ?

Frédéric Tomas : Tout le monde ment, c’est un fondement de notre société. On ment comme on respire depuis que notre cerveau a conscience de ce que l’autre peut penser, c’est-à-dire autour de 3 ans. Au début, on est vite repéré mais à l’adolescence, on devient excellent, c’est le festival du mensonge. On ment en moyenne deux fois par jour. On peut mentir pour préserver une relation avec quelqu’un – c’est le mensonge dit altruiste, comme « si si, elle te va bien cette veste ». Mais quand on parle de mensonge, on parle du mensonge égoïste, celui qui est éthiquement problématique et qui a pour objectif principal de faciliter la vie du menteur, voire de sauver sa propre peau, dans le cadre de la justice ou des assurances par exemple. La plupart du temps, il n’y a rien de malveillant, on ment pour éviter d’être grondé par une autorité, comme des parents ou un médecin. On dit qu’on prend régulièrement son traitement, même si c’est faux, parce qu’on a honte, qu’on se sent coupable et qu’on veut éviter le reproche. Ce qui peut avoir des conséquences dramatiques au long terme.

- Le langage corporel est-il révélateur d’un mensonge, ou au contraire trompeur ?

Elodie Laye Mielczareck : Il existe une production scientifique sur le langage corporel et la détection du mensonge. Par exemple, au niveau de la voix : l’étude de Krauss & Co, « Pitch Changes during Attempted Deception » (1977), tend à démontrer qu’un menteur a une voix plus aigüe que sa voix habituelle. De même, les hésitations (de type « euh... ») seraient plus fréquentes en situation de mensonge, celui-ci exigeant plus d’effort cognitif de la part du menteur, qui doit donc faire des pauses, d’après l’expérience de Vrij & Co (2000). Le mensonge peut aussi se repérer sur le visage : un menteur aurait tendance à avoir un regard très focalisé, des sourcils figés, et à cligner très peu des paupières, car il est concentré sur son discours. Enfin, une « bouche en huître » retournée (U vers le bas) est souvent associée à des propos retenus, voire de la culpabilité. Mais tous ces indices sont à prendre avec des pincettes, car on peut facilement confondre la détection du mensonge et la détection d’émotions !



FT : Le langage corporel est aujourd’hui une porte morte pour détecter le mensonge. En 2003, des chercheurs américains ont compilé une centaine d’études scientifiques sur les signes corporels accompagnant les mensonges. Résultat : se baser uniquement sur le non-verbal revient à tirer à pile ou face ! Il y a certes des émotions qui sont davantage associées au mensonge, comme la nervosité, la culpabilité, la honte, voire la joie (quel plaisir de mentir à une autorité...), mais c’est tellement peu systématique que c’est dangereux de ne se fonder que cela. On peut être mal à l’aise ou nerveux simplement à cause du contexte, comme un interrogatoire de police ou une consultation médicale. Les roulements d’yeux, les rictus, les mouvements de mains... tout cela est très incertain pour détecter un menteur.

- Comment, à l’inverse, le langage verbal trahit-il celui qui tord la vérité ?

FT : Pour repérer le mensonge, il faut laisser la personne venir à nous, la faire parler, l’inviter à nous dire plus. Plus on va avoir d’informations, plus le mensonge est détectable. D’une part, car le menteur risque de se confondre en se contredisant, d’autre part, car l’interlocuteur va disposer de plus d’éléments pour établir un jugement. L’idée est de comparer les incohérences entre les événements (les différents rendez-vous médicaux par exemple). A la manière d’un psychologue qui laisse son patient parler, il faut être dans une écoute active : regarder dans les yeux, hocher la tête, soutenir vocalement (« hum », « je vois », « et après ? »). Et utiliser la puissance du silence : 3-4 secondes de silence peuvent être fatales, car les gens ont naturellement envie de remplir le vide, et donc de donner plus de détails. Il faut créer un cadre propice à la libération de la parole pour se baser sur les propos du menteur. La détection du mensonge, c’est comprendre comment attirer l’information pour mieux la juger après. Avec les méthodes d’analyse verbale et d’audition, on arrive à des taux de détection de 80 %. C’est mieux qu’un pile ou face !

ELM
: Actuellement, dans les entretiens et interrogatoires effectués par la police, seul le discours verbal est retenu « officiellement » pour démasquer le mensonge. Notamment via les grilles CBCA (Criteria Based Content Analysis), qui permettent de faire émerger certains traits caractéristiques du discours comme la quantité de détails (superflus, précis...), la qualité des informations (cohérence, contradiction...) et la métalinguistique (l’auto-correction, les trous de mémoire...). Autre outil privilégié : la grille du PBCAT (Psychologically Based Credibility Assesment), qui a l’avantage d’inclure l’observation d’items non verbaux comme la posture (détente versus nervosité) ou le débit de parole (lent versus rapide). De manière plus succincte, notez que les discours des menteurs contiennent moins de détails ou de repères spatiotemporels, sont davantage confus, et également dépourvus de remise en cause (certitude) ou d’auto-dénigrement (bon droit).

- Y a-t-il des mots, des tournures de phrases, des discours particulièrement suspects ?

FT : Cela n’apparaît pas dans la recherche scientifique. En revanche, l’évolution du discours peut être révélatrice, c’est-à-dire l’écart entre ce qu’une personne raconte une première fois et ce qu’elle raconte la deuxième fois, lorsqu’on lui demande plus d’éléments. Si elle a tendance à répéter la même chose, sans ajouter d’informations, il y a des chances qu’elle mente par omission. A l’inverse, elle dit sûrement la vérité si les détails sont foisonnants et pertinents – ils peuvent même être insignifiants, mais ils doivent au moins servir à étayer, à rebondir sur le fil rouge de son histoire. D’une manière générale, si des réponses tombent systématiquement « à côté » de vos questions, interrogez-vous sur leur authenticité.

- Quelles sont les techniques imparables pour démasquer un menteur ?

FT : Oubliez le polygraphe ou détecteur de mensonge, qui n’est pas efficace ! Dans leurs interrogatoires, la police utilise souvent la méthode qui consiste à devoir raconter l’histoire à l’envers. Un menteur doit se concentrer pour garder son récit cohérent et construit, le raconter par la fin va donc lui demander encore plus d’efforts de réflexion, et cela se voit ! La personne sincère, au contraire, utilisera cela comme un tremplin, une chance de raconter son histoire autrement, différemment, avec plus de détails. Une autre technique est fondée sur la vérifiabilité du récit : est-ce que la personne me donne des informations que je pourrais hypothétiquement vérifier, comme des propos entendus par d’autres gens ou sa présence dans un endroit bardé de caméras de surveillance ? Si c’est le cas, cela signifie qu’il n'y a aucune volonté de vigilance ou de dissimulation dans le discours de la personne. Dernier indice, un peu contre-intuitif : si quelqu’un se corrige, ose se corriger spontanément, c’est qu’elle est en confiance, qu’elle ne craint pas de remettre en cause sa crédibilité, et donc qu’elle est sincère. La peur d’être pris pour un menteur (et avec elle la volonté de ne pas perdre la face) peut révéler le menteur !

ELM : J’en cite plusieurs autres dans un article. Par exemple, prêchez le faux pour savoir le vrai : posez des questions jusqu’à ce que votre interlocuteur se trahisse. De même, posez des questions inattendues : cela ne laisse pas assez de temps au menteur pour échafauder un nouveau scénario. Ou encore, confrontez votre interlocuteur à ses incohérences : il a été démontré que ceux qui disent la vérité vont émettre des énoncés métalinguistiques (« je vais être plus clair », « laissez-moi développer à nouveau »), alors que les menteurs vont préférer les trous de mémoire (« j’ai oublié », « je ne sais plus ») pour éluder la conversation.