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QUESTION D'ACTU

Enquête sur un lobby

E-cigarette : comment des consommateurs ont converti les médecins

E-cigarette : comment des consommateurs ont converti les médecins VARELA/20 MINUTES/SIPA

  • Publié 22.11.2014 à 08h00
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ENQUÊTE – La e-cigarette affiche des chiffres stupéfiants : 1,5 million d'utilisateurs et 2 000 points de vente. Derrière ce marché en pleine expansion, se cache un lobby pro-vapotage dans lequel se mêlent consommateurs et vendeurs.

Les dictionnaires britanniques Oxford ont élu mot de l'année 2014 le terme "vapoter" (vape). Il est défini comme le fait « d'inhaler et d'expirer la vapeur produite par une e-cigarette ou un dispositif similaire. » Son usage aurait plus que doublé au cours de l'année écoulée, ont expliqué les éditeurs.

Et ce nuage de vapeur a touché la France. Estimé à 500 000 en mai 2012 par l’Eurobaromètre, le nombre de vapoteurs français serait passé à 1,5 million en 2014.
Pour comprendre ce marché en plein boom, la rédaction de pourquoidocteur a enquêté sur ce mouvement "pro-vape" qui s'est donné pour mission de rallier tous les fumeurs à une cause : l'arrêt définitif du tabac. 
Composé de professionnels, d'utilisateurs, mais aussi d'experts de santé, il s'agit en fait d'un lobby puisque les enjeux sur le produit sont énormes. A la fois économiques et de santé publique.

Sur les vertus de la e-cigarette dans l'aide au sevrage, les médecins se sont d'abord montrés sceptiques. Puis, le vent a tourné. Dans l’édition d’août 2013 de « La lettre du souffle », les pneumologues, par exemple, affichaient leur toute nouvelle position, favorable à la e-cigarette. Qu'est-ce qui a fait changer les médecins ? En fait, en voyant d'une part des utilisateurs sevrés du tabac et d'autre part de nouvelles études scientifiques démontrant la moindre toxicité du produit, beaucoup d'entre eux sont devenus des "pros" vapotage. Mais alors, peut-ont parler d'un lobby pro-vapotage ? Pourquoidocteur a enquêté.

Mails et coups de fil auprès des eurodéputés

Les consommateurs sont représentés notamment par l'Association Indépendante des Utilisateurs de Cigarette Electronique (AIDUCE) présidée par un informaticien Brice Lepoutre. L'homme a découvert la e-cigarette il y a six ans. Grâce à elle, il a arrêté de fumer complètement, et se dit aujourd'hui « fasciné » par le produit. Il a donc créé tout d'abord le "Forum e-cigarette" qui réunissait au départ 200-300 membres, et sur lequel les utilisateurs délivraient de petits conseils sur comment réussir à arrêter de fumer grâce à la vape. « A cette époque, le matériel était de mauvaise qualité et on faisait beaucoup de bricolage et de bidouille », se rappelle-t-il. Aujourd'hui, ce forum rassemble 1 million de visiteurs par mois et 65 000 membres. De cette plateforme est née l'AIDUCE fin 2013 « lorsqu'il a fallu mener le combat contre l'Europe qui voulait classer la cigarette électronique comme un médicament. »

Et le combat a été gagné par cette association qui compte maintenant 3 000 inscrits. Cependant, Brice Lepoutre en espérait plus. Il a comme objectif d'arriver rapidement à 10 000 membres, chiffre avec lequel il pense pouvoir peser plus dans le débat public.
Ce dernier souligne néanmoins que les vendeurs de e-cigarette sont interdits de l'association car le seul objectif de l'AIDUCE, c' est la santé publique, « avec une vape libre et responsable. » L'univers AIDUCE est donc désintéressé de tout intérêt économique.
Mais côté moyens, ces vapoteurs utilisent pourtant les mêmes armes qu'un lobby traditionnel. Même s'ils rejettent ce qualificatif en martelant sans cesse qu'ils ne défendent que des intérêts de santé.

Ecoutez Brice Lepoutre, président de l'AIDUCE : « Pendant le débat au Parlement européen, ça a été des semaines et des semaines de coups de fil et de mails d'infos. On n'a pas arrêté de travailler au corps les eurodéputés et leurs cabinets...»


Ces médecins qui militent à l'AIDUCE

L'AIDUCE a d'ailleurs réussi plusieurs tours de force en ralliant bon nombre de professionels de santé à sa cause. C'est ainsi que les Drs Philippe Presles (tabacologue, rédacteur en chef du site e-sante.fr), Gérard Mathern (pneumologue, secrétaire général de la Société française de Tabacologie), ou encore Anne Borgne (Présidente du RESPADD) sont aujourd'hui militants dans cette association et payent leur cotisation. Idem pour l'ex-vice-président du Comité National Contre le Tabagisme, Jacques Le Houezec, qui s'exprime très souvent sur son blog (http://jlhamzer.over-blog.com) pour relayer des études démontrant les effets positifs de la e-cigarette dans le sevrage tabagique.
Une attitude qui choque certains médecins comme le Pr Yves Martinet, président du CNCT, qui pense pour sa part que le médecin doit avoir un esprit indépendant, « et encore plus s'il s'agit d'un médecin universitaire. On doit aussi être indépendant de l'industrie du tabac que de celle de la nicotine à laquelle appartient la e-cigarette. La drogue la plus puissante sur le marché », a-t-il défendu à notre micro.

Et ce dernier de rajouter que « seule une indépendance d'esprit permet de donner une opinion qui repose sur les données de la science. » Pour cette raison, lui et Jacques Le Houezec ont d'ailleurs mis fin à leur collaboration à la tête du CNCT.
Il faut dire que la e-cigarette déchaîne les passions. Auteur du 1er rapport officiel sur le produit le Pr Bertrand Dautzenberg confie : « Les gens font ce qu’ils veulent. Mais dans ceux qui s'occupent des e-cigarettes il y a des ayatollahs pour et contre. Peu de gens sont raisonnables. Moi je défends la voie du milieu pour le développement à moyen terme de la e-cigarette, avant le O tout (vape et tabac). »
Il souligne toutefois que l'Aiduce a obtenu des victoires importantes. Il cite par exemple le fait que ces militants ont réussi à imposer les bouchons sur les produits pour protéger les enfants. Et indique qu'actuellement ils participent au groupe AFNOR pour définir une norme de sécurité afin que les produits sur le marché français soient bien identifiés et de qualité.
 

Des professionnels qui peinent à se faire entendre   

Par ailleurs, la deuxième jambe du lobby de la vape est économique, avec les vendeurs de e-cigarettes. Parmi eux, on trouve deux syndicats : la FIVAPE (1) et le SYNAPCE (2) qui veulent défendre leurs intérêts auprès des institutions politiques ou gouvernementales. Joint par Pourquoidocteur, le président du SYNAPCE, Richard Pfeiffer, raconte son histoire. Celle de l'un des premiers vendeurs de e-cigarettes français qui s'est lancé dans ce commerce dès 2007 avec Liberty cig sur le net (LYC aujourd'hui). 

A 43 ans, l'homme possède plusieurs boutiques et fabrique ses propres e-liquides, en France, à Bergerac (Dordogne).
« Le SYNAPCE ne compte pour le moment que 15 adhérents, mais il a moins d'un an d'existence. De plus, nous refusons beaucoup adhésions car nous n'acceptons que les véritables professionnels, c'est-à-dire ceux qui ne vendent que des produits de la vape et rien d'autre. Exit aussi ceux qui vendent à des mineurs ou à des femmes enceintes », précise-t-il. « Pour moi ce métier c'est aussi un engagement en faveur de la santé publique », rajoute-t-il. Lui qui à cause de 30 ans de tabac a déjà fait un infarctus. « Pour moi ce n'est pas un commerce comme les autres. Car les gens qui reviennent nous voir rentrent dans nos boutiques avec le sourire. Ils nous disent souvent merci. »

Alors pour mener ce combat, le SYNAPCE tente lui aussi de faire du lobbying, un mot qu'il n'assume pas non plus. 
Surtout que ce syndicat peine encore plus que l'AIDUCE à se faire entendre. « On a une agence de communication qui tente de joindre des décisionnaires, mais c'est super difficile. C'est un vrai métier que l'on ne maîtrise pas spécialement. C'est pour ça qu'on s'appuie beaucoup sur des associations comme l'AIDUCE qui ont plus de poids que nous grâce à leur nombre d'adhérents. Mais aussi sur le corps médical qui de plus en plus tend vers la cigarette électronique. »
 

Un lobby menacé par l'industrie du tabac

Mais cet aveu d'échec pourrait n'être que temporaire car le poids économique du marché de la vape commence à peser. Après seulement trois ans d'existence, il totalise près de 2 000 points de vente spécialisés pour un marché de 275 millions d'euros fin 2013, d'après une étude récente de Xerfi Research.
Un magot français sur lequel lorgne l'industrie du tabac. Surtout que le marché des cigarettes en France a encore reculé au deuxième semestre 2014, enregistrant une baisse de 5,7 % en volume au 30 septembre. Pour rappel, les ventes de tabac avaient déjà ralenti de 6,7 % au premier semestre 2014. Pour cette raison, les vendeurs de e-cigarettes restent vigilants et ne veulent aucun contact avec l'industrie du tabac. « C'est un des lobbies les plus virulents en Europe. Philip Morris, Japan Tobacco ont déjà sorti des modèles de e-cigarette. Prenez par exemple leur dernier produit "Ploom", un vaporisateur de tabac dont les experts ne sont même pas sûrs qu'il soit moins nocif qu'une cigarette. »

A ce sujet, le Pr Yves Martinet boucle cette enquête avec un sombre présage : « L'industrie du tabac veut racheter toute la cigarette électronique. Allez sur le site américain de Morgan Stanley qui prédit que cela devrait arriver d'ici trois ans. Et comme ils sont riches à milliards cela ne devrait pas poser de problèmes. A cent mille tu es indépendant, à un million aussi, mais à 2 millions ils vendront à cette industrie qui veut garder les gens dépendants à la nicotine à tout jamais. Quand l'industrie du tabac leur proposera ces sommes qu'adviendra-t-il des indépendants ? J'ai peur que dans cette histoire les purs meurent et que seule l'industrie du tabac survivent », conclut cet expert. 

 
Ecoutez Richard Pfeiffer, président du SYNAPCE : « Depuis 2 ans les buralistes veulent récuper la e-cigarette. Pour moi, la proposer en bureau tabac c'est comme si on obligeait un alcoolique à aller chercher son eau minérale au bar du coin. »


Si ce scénario se réalise, de nombreuses boutiques de e-cigarettes risquent fort de fermer. Le lobbying des vendeurs risque de ne pas faire long feu. Mais, le lobby des consommateurs risque lui aussi de ne pas être capable de rivaliser avec l'industrie du tabac. Or, dans la santé publique, l'histoire s'est rarement construite à partir des patients. Dans le cas de la e-cigarette, ce sont les consommateurs qui ont converti bon nombre de médecins à l'intérêt d'un produit qui n'est même pas un médicament. 

 

(1) Fédération Interprofessionnelle de la VAPE 

(2) Syndicat National des Professionnels de la Cigarette Electronique

 

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