- Pourquoi Docteur : la Fondation Cœur et Recherche a lancé sa campagne « Tu as vu ta/ton GYNÉCO ! et ta/ton CARDIO ? » avec un clip de sensibilisation comptant 31 femmes et hommes, dont des célébrités comme Marie-Christine Barrault, Elsa Wolinski, Gwendoline Hamon ou encore Maïtena Biraben. Quelle est l’origine de ce projet ?
Pr Martine Gilard : Le problème d’inégalité de prise en charge de la femme dans les maladies cardiovasculaires est connu depuis longtemps. Mais il faut le reconnaître, nous avons du mal à avoir un impact au niveau des autorités ou encore de l'enseignement. Donc, on s’est dit qu’il fallait profiter des réseaux sociaux pour lancer un message clair : il faut changer la perception de la santé cardiovasculaire féminine et encourager les femmes à demander un suivi cardiologique.
En effet, cette inégalité visible en santé cardiaque repose sur la médecine, mais aussi sur l'information du grand public. Si on n'explique pas aux femmes qu’elles peuvent avoir une maladie cardiovasculaire, je pense que tout est perdu.
Pour le cancer du sein, les campagnes d’Octobre rose ont fait beaucoup. En parvenant à mobiliser directement les femmes, elles ont eu un impact sur les professionnels et les autorités. C’est ainsi que des mesures ont été prises et que les choses ont bougé. On pense donc que l’amélioration de la prise en charge des maladies cardiovasculaires doit venir des médecins, mais aussi du public. La seule façon d’y parvenir, c'est d'informer. Voilà pourquoi nous avons lancé cette campagne.
"Dans notre pays, il y a plus de femmes qui meurent de maladie cardiovasculaire que d'hommes"
- Quelles sont les inégalités les plus flagrantes auxquelles sont confrontées les femmes ?
Déjà, les femmes sont davantage sensibilisées aux maladies qui leur sont propres. C'est-à-dire le cancer du sein ou celui du col de l’utérus. Les maladies cardiovasculaires ne sont pas vues comme des maladies féminines. Pour l’inconscient collectif, ce sont plutôt des pathologies masculines. Or c'est faux ! En France, 74.000 femmes sont mortes d’une maladie cardiovasculaire contre 69.000 hommes en 2024. Ainsi, dans notre pays, il y a plus de femmes qui meurent de maladie cardiovasculaire que d'hommes. Pour vous donner un ordre d'idée, on dénombre 14.000 décès annuels pour le cancer du sein contre ces 74.000. Malgré ces chiffres très différents, dans l’imaginaire collectif, le danger pour les femmes est le cancer du sein, et pour l'homme, ce sont les maladies cardiovasculaires.
Il est important de dire au grand public que c’est faux. Ainsi, la femme ne se dit pas : "je ne suis pas concernée". Les troubles cardiovasculaires sont des maladies importantes pour les deux sexes. Dans le monde industrialisé, il s’agit de la première cause de mortalité chez l'homme et chez la femme.
Toutefois en France, des progrès ont été faits. La mortalité a baissé un peu, la faisant passer au deuxième rang. Mais c’est tout de même la deuxième cause… et cela reste plus important que les autres maladies vues comme féminines.
Maladies cardiovasculaires : "À un niveau de risque identique, la femme est deux à trois fois plus sensible que l'homme"
- Y-a t-il d’autres inégalités visibles entre les deux sexes concernant la santé cardiaque ?
Quand on regarde les facteurs de risque - le tabac, l'hypertension, le diabète, l'hérédité, le stress - tout ça touche autant l'homme que la femme. Mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'à un niveau de risque identique - c'est-à-dire à un même niveau d'hypertension, un même niveau de glycémie dans le sang, un même niveau de cholestérol - la femme est deux à trois fois plus sensible que l'homme.
En plus d’être plus sensible aux facteurs de risque "classique" que les hommes, elles ont aussi leurs propres facteurs de risque. Par exemple, une femme qui fait un syndrome des ovaires polykystiques, elle va avoir deux à trois fois plus de risques de maladies cardiovasculaires et deux fois plus de risque d'infarctus. Une femme qui a eu des complications pendant sa grossesse - par exemple une hypertension, un diabète gestationnel ou une pré-eclampsie - va aussi voir ses risques augmenter. Or, quand une patiente a une douleur dans la poitrine, on va rechercher les facteurs de risque classique, mais jamais personne ne va lui demander s'il a eu une grossesse compliquée ou encore une maladie gynécologique. Pourtant, cela a un impact.
Toutes les complications de grossesse, le syndrome des ovaires polykystiques, l'endométriose, les règles précoces, la ménopause prématurée sont des facteurs qui vont augmenter le risque de faire une maladie cardiovasculaire. Ces femmes devraient être surveillées, mais elles ne le sont pas, actuellement. Personne ne leur dit : attention, vous êtes à risque de faire une maladie cardiovasculaire. Cela creuse les inégalités encore plus.
Autre élément : la ménopause est aussi une période à risque très importante. Les femmes perdent leur protection hormonale. Elles sont moins protégées contre les maladies cardiovasculaires. Il y a alors une augmentation du nombre de facteurs de risque classiques et de leur poids sur la santé du cœur.
"La contraception, la grossesse et la ménopause sont les moments où on doit faire le point sur la santé de son cœur"
- À part la ménopause, quelles sont les périodes les plus importantes pour la santé cardiaque des femmes ?
Il faut être vigilant pendant la grossesse. C’est un moment où il y a des changements hormonaux importants. Le corps est soumis à un énorme stress. C'est révélateur. C'est-à-dire qu'une femme qui fait de la tension durant sa grossesse a un gros risque de souffrir d’hypertension plus tard. Si elle a un diabète gestationnel, elle est plus susceptible de développer un diabète en vieillissant. Pourtant, elles ne sont absolument pas prises en charge sur ces points. Et surtout, elles ne sont pas averties des risques encourus par la suite.
La contraception est aussi un moment où on peut faire le point avec la patiente. On peut lui expliquer qu'il ne faut pas qu'elle fume. On peut lui expliquer que si elle a du cholestérol, il faut qu'elle le traite. C’est une bonne période pour la sensibiliser à ses risques cardiaques. Je pense que ces trois temps de la vie de la femme – la contraception, la grossesse et la ménopause – sont les moments où on doit faire le point sur la santé de son cœur… et pas seulement sur les maladies endocriniennes ou liées au sexe.
- Ce point sur les maladies cardiovasculaires peut se faire avec son généraliste ou son gynéco, ou alors faut-il prendre rendez-vous chez un cardiologue ?
Il faut privilégier le généraliste ou le gynécologue. Avec le cardiologue, on n'y arrivera pas. Il y en a de moins en moins. C’est pourquoi avec le Conseil National Professionnel de Cardiologie, on vient de réaliser des fiches d’information pour l'ensemble des professionnels de santé qui prennent en charge la santé des femmes. Elles ont pour objectif de les sensibiliser aux problématiques cardiaques féminins.
Ces fiches sont validées par l'ensemble des professionnels de santé. C’est-à-dire les gynécos, les pharmaciens, les généralistes, les sages-femmes ou encore les infirmières. Ce sont des fiches très simples qui rappellent les temps importants chez les femmes, l'importance des facteurs de risque traditionnels et ceux qui leur sont propres. Elles vont être distribuées à tous les professionnels de santé afin qu’ils pensent à dire : "je vais vous faire une prise de sang, je vais vous prendre la tension" lorsqu'ils les voient. Par ce biais-là, ils vont sensibiliser les femmes. Les gynécos peuvent faire une grande partie du travail tout comme les généralistes. Et s'il y a le moindre doute à ce moment-là, ils envoient au cardiologue. C’est en sensibilisant aussi bien le grand public que nos professionnels de santé qu’on peut arriver à avoir enfin une prévention correcte… et, tout ça avec peu d'argent. Juste une prise de sang classique lors du rendez-vous annuel chez le gynéco ou lors d’un passage chez le généraliste.
Infarctus : "Il faut arrêter de dire que la femme n'a pas les mêmes symptômes, c'est faux"
- Quelles sont les maladies cardiaques les plus fréquentes chez les femmes ?
Pour l'infarctus, tant que la femme n'est pas ménopausée et qu’elle est protégée par ses hormones, la proportion est 75 % d'hommes, 25 % de femmes. Par contre, après la ménopause, c'est 50/50, voire plus chez la femme.
Concernant les maladies valvulaires, on en a autant chez l'homme que chez la femme. Pour les maladies d'insuffisance cardiaque, c'est la même chose. Toutefois, elles vont être plus sensibles : quand elles sont atteintes d'une maladie cardiovasculaire, elles ont plus de risque d’en mourir.
- Quels sont les signes qui doivent les alerter ?
Alors en premier lieu, il faut abolir une idée fausse qui a pris une grande ampleur : lorsqu’une femme fait un infarctus, elle a une douleur dans la poitrine. Il faut arrêter de dire que la femme n'a pas les mêmes symptômes que les hommes, c'est complètement faux. Pour 80 % des femmes qui font un infarctus, il y a une douleur dans la poitrine. Le taux grimpe à 92 % chez les femmes non-ménopausées.
Dire que la femme n'a pas mal dans la poitrine, c'est une hérésie. J’ai eu des patientes qui sont arrivées tard à l'hôpital, car elles se sont dit : "j’ai une douleur dans la poitrine, mais ça ne peut pas être un infarctus parce qu'on m'a dit qu'une femme n'a pas mal dans la poitrine".
Les symptômes de la femme lors d’un infarctus sont identiques à ceux de l'homme, dans l'immense majorité des cas. Le problème, c’est que la femme est habituée à la douleur. Depuis qu'elle est toute petite, on lui dit : tu vas avoir des douleurs, mais elles ne sont pas graves. On dit cela pour les douleurs des règles, les douleurs de la grossesse…
Ainsi, généralement, les femmes se disent "j'ai une douleur, mais ça va passer". Quand elles sont avec les services d’urgence ou avec des médecins, elles vont décrire les autres symptômes : l'essoufflement, la nausée, une grande fatigabilité… tout cela avant la douleur, car les autres signes leur semblent plus anormaux. La douleur est là, mais elles ne pensent pas immédiatement à la décrire, surtout si les systèmes de santé ne les interrogent pas sur ce point précis.
Il est très important d’arrêter de dire que la femme n'a pas mal dans la poitrine lors d’une crise cardiaque. Au contraire, il faut prévenir les femmes : si elles ont une douleur dans la poitrine, c'est un infarctus, jusqu'à preuve du contraire.
Elles ne doivent pas dire : "Oh, ce n'est pas grave, ça va passer, je vais m'allonger". Si la patiente a mal dans la poitrine, elle appelle. Il faut aussi qu’elle s'écoute. Souvent comme elle jongle entre sa vie de famille, son métier et ses autres obligations, la femme a tendance à remettre sa santé, ses douleurs et ses inquiétudes à plus tard.
"Les moyens de réduire les risques de maladies cardiovasculaires sont exactement les mêmes pour les deux sexes"
- Comment les femmes peuvent réduire les risques ? Est-ce qu’il y a des choses particulières qu’elles peuvent mettre en place ?
Les moyens de réduire les risques de maladies cardiovasculaires sont exactement les mêmes pour les deux sexes. Sachant qu'elles sont plus sensibles aux facteurs de risque, elles doivent s’en protéger davantage, mais les conseils sont les mêmes.
Il faut avoir une activité physique régulière. On ne demande pas de devenir une marathonienne. Faire une activité physique comme la marche 30 min par jour suffit. En plus, on peut échelonner l’effort : 10 min, 10 min, 10 min. Si vous êtes sédentaire, vous allez augmenter votre cholestérol et votre glycémie, deux facteurs de risque de maladies cardiaques importants.
Il est préférable de ne pas fumer. Il faut manger équilibré en suivant la recommandation cinq fruits et légumes et surtout éviter les aliments industriels. Essayez de manger le moins transformé possible. Une alimentation saine et équilibrée ainsi que l’activité physique aident à lutter contre l’obésité et le diabète de type 2, des facteurs de risque de maladies cardiaques.
Autre conseil : il faut de temps en temps, faire un bilan cardiaque. C'est-à-dire demander à son généraliste ou à son gynécologue de vérifier que tout va bien du côté du cœur, de la tension, de la glycémie…
Avec ces petits moyens, on peut éliminer beaucoup de problèmes. 80 % des pathologies cardiaques sont, en effet, évitables. Vraiment, ce serait dommage de s'en priver.



