ACCUEIL > QUESTION D'ACTU > Fausse couche : "C’est très difficile de faire le deuil de quelque chose qui n’existe pas"

L’interview du week-end

Fausse couche : "C’est très difficile de faire le deuil de quelque chose qui n’existe pas"

Par Geneviève Andrianaly

Chaque année, 200.000 Françaises vivent un arrêt naturel de grossesse. Pourtant, il s’agit encore d’un sujet tabou. Pour briser la loi du silence sur cette perte du fœtus, le témoignage de Mathilde Lemiesle, membre du collectif "Fausse couche, vrai vécu", illustratrice et auteure de la bande dessinée "Mes presques riens".

fizkes/iStock

- Pourquoi Docteur : En 2022, une grossesse sur quatre se solde par une "fausse couche" dans les cinq premiers mois. Pour briser le tabou autour des arrêts naturels de grossesse et lutter contre l’isolement et le silence, vous avez décidé d’exposer vos "presques riens", comme les ont appelés les praticiens, dans une bande dessinée. Qu’est-ce qui vous a incité à vous confier sur ce sujet si intime ?

Mathilde Lemiesle : J’avais ce besoin de partager mon histoire mais également de montrer que ces arrêts naturels de grossesse existent. Je voulais que les femmes et les couples qui vivent cet événement difficile puissent se rendre compte qu’une "fausse couche" est loin d’être banale. Dans cette bande dessinée, l’idée est de montrer tous les moments compliqués que l’on traverse et les émotions ressenties après que la grossesse s’arrête.

- Dans votre bande dessinée, vous racontez que vous êtes tombée enceinte pour la première fois en 2015, plus précisément à 30 ans. Est-ce qu’il s’agissait du moment idéal pour avoir un bébé ?

Je ne me suis jamais dit que c’était le moment parfait. À cette période, j’avais juste envie d’avoir un enfant. Avant je m’étais toujours dit que j’attendrais d’avoir un travail fixe et une maison, mais à 30 ans, je n’avais rien de tout ça. J’avais un emploi précaire et je n’avais même pas le permis. Mais le désir d’enfant était bien présent, alors on s’est lancé avec mon conjoint.

En 2015, je suis tombée immédiatement enceinte. J’ai toujours eu de la chance à ce niveau. La grossesse se déroulait relativement bien. Lors de l’échographie de datation, je ne m’attendais pas à ce que l’on m’annonce que j’avais perdu mon enfant à huit semaines d’aménorrhée. Je me souviens avoir eu une légère peur avant cet examen, mais elle était inhérente au fait d’être enceinte. En revanche, je n’étais pas effrayée par la "fausse couche", car je n’y pensais pas. J’étais consciente que ces arrêts naturels de grossesse existaient, mais je ne m’imaginais pas qu’ils survenaient aussi souvent et que cela pouvait m’arriver.

- Qu'avez-vous ressenti quand la grossesse s’est arrêtée ?

J’avais le sentiment d'avoir été trahie par mon propre corps, car il ne m’a pas fait savoir que la grossesse s’était arrêtée. Je n’ai ni saigné, ni eu mal. Tout indiquait que j’étais enceinte et que la gestation se déroulait bien. À cette période, j’ai eu l’impression que mon corps me plantait un couteau dans le dos.

- Comment avez-vous réussi à faire le deuil du bébé, de la vie à trois, d’être mère ?

Je ne me suis pas forcément remise de ses "fausses couches", car j’en ai vécu plusieurs d’affilées. J’ai mis du temps à renoncer à cette nouvelle vie. J’ai consulté un psychologue qui m’a aidé à prendre conscience de ce qu’il m’arrivait. Il n’existait rien de visuel et il n’y avait pas d’enterrement. C’était très difficile de faire le deuil de quelque chose qui n’existe pas, qui est invisible.

La chose qui m’a malgré tout aidé à faire ce deuil, c’était de me faire tatouer des petits points dans le creux du bras, un pour chaque grossesse arrêtée. Ce tatouage, qui symbolise mes souffrances psychologiques et physiques, rend mes arrêts naturels de grossesse existants. C’était important pour moi qu’ils soient reconnus. Désormais, je les ai dans la peau. J’avais toujours eu envie de me tatouer, mais je ne savais pas pour quel dessin je devais opter. Après mes quatre "fausses couches", mon conjoint, qui est tatoueur, m’a donné l’idée de marquer le coup en me faisant tatouer ces interruptions spontanées de grossesse. Il voulait que l’on fasse un petit rituel "funéraire" pour pouvoir faire notre deuil.

Il est vrai que ces arrêts naturels de grossesse nous ont fait traverser plusieurs phases. Au début, mon conjoint ne comprenait pas forcément ce que je vivais. À partir de la troisième "fausse couche", il a réellement pris conscience de ce qu’il se passait, mais il ne m’en parlait pas. Il avait l’impression qu’il devait rester fort pour nous deux. Moi, je voulais que l’on s’écroule parfois et que l’on vive cette tristesse ensemble, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Ainsi, ce tatouage était aussi une manière pour lui de faire son deuil.

- Est-ce que vous avez ressenti un sentiment de jalousie et d’injustice à l’égard de vos amis ou des membres de votre famille, par exemple votre sœur, qui arrivaient à avoir un enfant sans difficultés ?

Au moment où ma sœur est tombée enceinte, j’avais déjà fait quatre "fausses couches". Elle n’y était pour rien, mais apprendre sa grossesse a été cataclysmique pour moi. Pendant plusieurs mois, je n’ai pas réussi à lui parler. C’était la seule solution pour que je puisse continuer à vivre. À cette période, mon corps réagissait mal à chaque fois que l’on me parlait de grossesse. J’avais des palpitations et je n’arrivais plus à respirer. Physiquement, c’était impossible à supporter. Jusqu’à aujourd’hui, les annonces de grossesse et le fait de voir des femmes enceintes me poussent à me demander "pourquoi c’est si facile pour les autres", alors que ça ne l’est peut-être pas pour eux. Ces "fausses couches" m’ont réellement traumatisé.

- Combien d’arrêts naturels de grossesse avez-vous vécu ?

J’ai vécu quatre arrêts naturels de grossesse. Pour trois d’entre elles, je n’ai eu aucun symptôme annonciateur. J’ai découvert que j’avais perdu le fœtus lors d’une échographie de contrôle réalisée durant la 10ème ou 11ème semaine de grossesse. Pour l’une de ces "fausses couches", j’ai saigné.

- De quelle manière s’est déroulée leur prise en charge ?

Pour la première interruption de grossesse, ma gynécologue m’a prescrit un médicament, que j’ai pris chez moi, pour évacuer l’embryon. Elle m’avait précisé que j’allais avoir des symptômes similaires à ceux des menstruations. Mais en réalité, c’était plus violent que ça. J’ai beaucoup saigné, j’ai eu très mal et j’ai même perdu connaissance. Je n’étais pas du tout préparé à vivre ça. Ainsi, je tiens à souligner le manque d’informations concrètes sur ce qui va se passer lorsque l’on prend ce médicament. On a l’impression qu’il ne faut ne pas le dire pour ne pas alarmer les patientes. Pour cette première "fausse couche", j’ai eu un arrêt maladie de deux jours seulement. C’est déplorable !

Un autre de mes arrêts naturels de grossesse s’est fait naturellement, car j’ai saigné. Pour les deux dernières "fausses couches", la gynécologue a réalisé une aspiration sous une anesthésie générale. Dans ce cas, on se rend à l‘hôpital. Lorsque l’on est endormi, le spécialiste aspire l’intérieur de notre utérus. Pour ces interruptions de grossesse, j’ai exigé un arrêt maladie d’une semaine. Il était hors de question de travailler directement alors que je n’allais pas bien.

- Avez-vous été suivie et accompagnée par différents spécialistes après chaque arrêt naturel de grossesse ?

Quelques jours après la prise de médicaments, j’ai réalisé une échographie pour vérifier que tout allait bien, mais c’est tout. On ne m’a jamais proposé de consulter un psychologue. J’ai dû le faire de mon propre chef. Mais je m’étais tout de même rendue dans une maternité pour voir un psychologue. Il m’a dit "je suis désolé, on ne prend en charge que les grossesses qui sont arrêtées après la 22ème semaine". Sur le moment, j’ai senti que mes "fausses couches" n’avaient aucune importance.

- Les professionnels de santé vous ont-ils donné des explications au sujet de l’arrêt naturel de grossesse ?

Non, malheureusement. Comme j’en ai fait plusieurs, j’ai décidé de faire plusieurs examens. Il s’est avéré que nous n’avions aucun problème avec mon conjoint. Durant les consultations, les médecins m’ont toujours dit : "ce n’était pas de votre faute, vous n’y êtes pour rien. C’est la nature qui est bien faite". D’après les praticiens, il s’agissait d’un processus naturel qui survenait car l’œuf n’était pas viable.

- Avez-vous constaté que vos arrêts de grossesse étaient banalisés et minimisés par votre entourage, le corps médical et la société ?

Du côté de mon entourage, c’est le silence qui m’a choqué et fait de la peine. Je ne sais pas s’il était dû à la gêne, à l’ignorance ou au fait de ne pas savoir quoi dire. Du côté du corps médical, c’était le manque d’informations qui était violent. On ne m’a pas expliqué ce qui se passait dans mon corps. J’ai dû faire mes propres recherches.

- Est-ce que vous avez eu envie d’abandonner l’idée de devenir mère ?

Non, jamais. Après chaque "fausse couche", j’avais toujours envie d’aller de l’avant. J’avais l’impression que la seule chose qui soignerait mes blessures, ce serait de tomber enceinte. Aujourd’hui, je suis la maman d’une petite fille de 4 ans et demi et je n’envisage pas d’avoir un autre enfant. Avec mon conjoint, on est bien comme ça.

- Selon le collectif "Fausse couche, vrai vécu", dont vous faites partie, le terme "fausse couche" n’est pas adapté et représentatif des souffrances endurées par les patientes. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Ce terme n’est pas adéquat, car rien n’est faux dans le cadre cet arrêt naturel de grossesse. Au contraire, tout est vrai du début à la fin. Ce terme et l’expression "faire une fausse couche" minimisent et banalisent cet événement. Moi, je parle d’"arrêt naturel de grossesse" ou de "grossesse arrêtée". Mais, il m’arrive aussi de dire "fausse couche", car ce terme englobe beaucoup de choses et parle à plus de monde.

- Est-ce que votre but avec cette bande dessinée et le collectif est d’ouvrir le débat autour de ce terme qui n’est pas adéquat ?

Employer d’autres mots pour qualifier cet événement, c’est bien. Mais ce que l’on souhaite réellement, c’est une meilleure prise en charge de la "fausse couche" d’un point de vue médical et social. On veut que le gouvernement fasse des campagnes d’informations sur le sujet, propose des séances de psychologue remboursées par la Sécurité sociale et un arrêt de travail 100 % rémunéré. On demande également de mettre à disposition des livrets sur les arrêts naturels de grossesse dans toutes les maternités et de former les professionnels de santé.