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Pression sociale

Pressés par le temps, les gens nous disent ce que nous voulons entendre

Par Raphaëlle de Tappie

Poser une question à quelqu'un sans lui laisser le temps de réfléchir aura tendance à conduire à une réponse formatée et peu sincère, selon de nouvelles recherches. A terme, cette découverte pourrait conduire à changement dans la façon de mener des études scientifiques. 

SIphotography/iStock

On s’imagine souvent que si on demande à quelqu’un de répondre à une question rapidement, sans avoir le temps de réfléchir, il dira la vérité. Et pourtant, au contraire, cette méthode incite "les gens à vous mentir et à vous dire ce qu'ils pensent que vous voulez entendre", assurent des chercheurs dans une nouvelle étude parue le 11 octobre dans Psychological Science, une revue de l'Association for Psychological Science. A terme, cette découverte pourrait conduire à un changement dans la façon de procéder aux études scientifiques.

"L'une des plus anciennes méthodes que nous ayons en psychologie - littéralement plus que centenaire - est celle qui consiste à demander aux gens de répondre rapidement et sans réfléchir", explique John Protzko, un scientifique de l'Université de Californie, Santa Barbara, aux Etats-Unis. "L'idée a toujours été que nous avons un esprit divisé - un type intuitif, animaliste et un type plus rationnel. Et le type le plus rationnel est supposé toujours contraindre l'esprit d'ordre inférieur. Si vous demandez aux gens de répondre rapidement et sans réfléchir, c'est censé vous donner une sorte d'accès secret à cet esprit inférieur", poursuit-il.  

Pour vérifier cette hypothèse, ses collègues Claire Zedelius, Jonathan Schooler et lui, ont conçu un test de 10 questions simples auxquelles il fallait répondre par oui par non. Parmi elles : "Je ressens parfois du ressentiment quand je n'arrive pas à mes fins" ou encore "Peu importe à qui je parle, je suis toujours une bonne oreille ".

Les personnes qui donnent des réponses socialement souhaitables sont-elles vraiment persuadées d'être vertueuses?  

Ils ont alors demandé aux participants de répondre en moins ou plus de 11 secondes à chaque question et ont ainsi pu constater que le groupe des personnes devant trancher rapidement avait plus tendance à dire des choses socialement valorisées que celles qui avaient plus temps ou pas de limite du tout.  

Mais ceux qui donnent des réponses socialement valorisantes sous la pression temporelle sont-ils vraiment persuadés d’être de bonnes personnes ? Pour en avoir le cœur net, les chercheurs ont demandé aux participants d’évaluer leur boussole morale. 

Si, en effet, la pression du temps a incité les gens à donner des réponses positives, on pourrait s’attendre à ce que cette dernière ne pousse pas ce ceux qui ont obtenu une note plus faible sur l'échelle de l’auto-préjugé (c'est-à-dire qu'ils pensaient que l'humain n'était pas fondamentalement bons à 100%) à répondre d'une manière socialement souhaitable. Et pourtant, les scientifiques ont constaté que quand on leur demandait de répondre au questionnaire de Désirabilité sociale immédiatement, ceux qui se considéraient comme mauvais étaient plus susceptibles de répondre d'une manière socialement souhaitable.

Revoir les résultats des études antérieures ayant utilisé cette technique 

Les personnes se situant à l'extrémité supérieure de l'échelle de l’auto-préjugé avaient en revanche plus tendance à donner des réponses socialement désirables quand elles avaient plus de temps pour délibérer.

Ainsi, ""la méthode de répondre rapidement et sans réfléchir", qui est un élément fondamental de la recherche en psychologie, fait peut-être beaucoup de choses, mais elle incite les gens à vous mentir et à vous dire ce qu'ils pensent que vous voulez entendre", commente Protzko. "Lorsque vous exigez une réponse très rapidement, les gens - même s'ils ne pensent pas que les gens ont bon cœur - vous mentiront quand même. Ils vous donneront toujours la réponse qu'ils pensent que vous voulez entendre", analyse-t-il.

Aussi, si Sigmund Freud, Wilhelm Wundt et des scientifiques se sont appuyées sur cette technique pendant bien longtemps, "parfois nous ne sommes pas tout à fait sûrs de ce qui se passe réellement dans l'esprit quand nous utilisons ces méthodes." "Cela pourrait signifier que nous devrons peut-être revoir l'interprétation d'un grand nombre de résultats de recherches qui utilisent la technique de la "réponse rapide"", explique-t-il.

Ses collègues et lui ont donc désormais l’intention d’examiner les résultats d'études antérieures ayant utilisé la technique de la réponse rapide pour voir dans quelle mesure les participants donnaient des réponses socialement souhaitables.