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QUESTION D'ACTU

Tunnel sous-marin

Hyperbarie : 28 jours de travail sous l'eau

A Hong Kong, pour la construction d'un tunnel sous-marin, les tubistes sont placés sous pression pendant un mois. Un nouveau mode d'organisation qui pose question.

Hyperbarie : 28 jours de travail sous l'eau Crédit : Bouygues Construction

  • Publié 11.02.2017 à 09h05
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8h00. Bastien éteint son réveil et s’extrait de sa couche. Température corporelle : 36,2. Tout va bien. Une petite douche pour se débarbouiller, c’est l’heure d’y aller. Le jeune homme quitte le « leaving habitat », appartement de 18m2 dont la porte électrique s’ouvre et se referme en émettant des bruits gazeux mêlés de signaux sonores, et pénètre dans la « capsule », un vaisseau-navette tout droit sorti de Men in Black qui l’emmène sur son lieu de travail. Dans huit heures, ce même véhicule le ramènera à son domicile. 

A la manière d’un travailleur parisien, Bastien a sa petite routine, sa vie au rythme métro-boulot-dodo. Mais à y regarder de plus près, il n’y a pas que son environnement futuriste qui étonne. En fait, Bastien vit à une pression de cinq bars, l’air qu’il respire se compose d’hélium et si subitement, la porte de sa « maison » s’ouvrait sur le monde extérieur, il mourrait sur le coup.

Bastien, 32 ans, est tubiste. Scaphandrier de formation, son terrain de jeu c’est plutôt la plongée en haute profondeur mais cette fois, il a accepté une mission « à sec » sur un chantier colossal où se pressent 400 personnes, mené par Bouygues Construction dans la baie de Tuen Mun-Chek Lap Kok. Le jeune homme participe à la construction d’un tunnel sous-marin de 4,2 kilomètres de long et 14 mètres de diamètre. Les deux tubes de ce tunnel relieront Hong-Kong à l’île de Lanteau et à son aéroport international. Bastien est employé à la maintenance des têtes de l’immense foreuse en acier qui creuse son sillon dans les sédiments.


Les têtes du tunnelier, à droite, sont entretenues par les équipes hyperbaristes - Crédit : Bouygues Construction

Pour éviter que la structure encore non cimentée ne s’effondre sous la pression de l’eau, dans la zone de forage, la pression de l’air est cinq fois supérieure à celle de l’atmosphère en surface. Au cours de sa mission, Bastien remplace les pièces usées de la tête, décrasse la boue au Kärsher. Un chantier hyperbare à 50 mètres de profondeur, sur lequel une nouvelle organisation du travail s’opère.

Habituellement, les tubistes n’interviennent que quelques heures sous pression. Avant d’entrer dans la zone saturée, au niveau de la tête de la foreuse, ils sont placés dans un caisson hyperbare où ils respirent un mélange de gaz comprimés. Là, leur organisme s’adapte lentement à la saturation. Une fois qu’ils ont exécuté leur tâche, souvent très physique, ils retournent dans le caisson pour quatre bonnes heures de décompression. Soit une longue journée à jouer ses paramètres physiologiques, avec un risque accidentel rare, mais impardonnable (voir encadré).

Un métier sous pression

Pour mettre les tubistes en saturation, on fait respirer aux tubistes placés dans le caisson hyperbare un mélange tri-mix à base d’hélium, d’azote et d’oxygène. La proportion de ces gaz varie selon la profondeur du chantier. La décompression entraîne un phénomène de dégazage. Les gaz dissouts dans le sang forment des petites bulles qui deviennent dangereuses si elles sont trop grosses ou trop nombreuses. Ces « emboles gazeux » peuvent être à l’origine d’accidents de décompression, dont les atteintes varient en fonction des organes concernés.

« Les plus graves sont les accidents médullaires au niveau de la moelle épinière, avec un risque de paralysie, explique Bernard Gardette, spécialiste des procédures de décompression. Certaines bulles peuvent aussi aller au cerveau et entraîner des lésions cérébrales, ou dans le cœur et provoquer un arrêt cardiaque ». Les paliers de décompression visent à limiter l’apparition de ces bulles et permettent leur élimination par voie veineuse.


A Hong Kong, les organisateurs du chantier ont trouvé un moyen de réduire le risque d’accident de décompression tout en augmentant la productivité des travailleurs. La décompression n’a pas lieu tous les jours mais une seule fois, à la fin de la mission qui s’étale sur quatre semaines. Chaque pièce qu’occupent les intervenants est placée sous une pression équivalente à celle de la zone de travail, tout comme la navette qui fait le lien entre elles. Pendant 28 jours, ils sont une trentaine à vivre en saturation permanente. Des équipes de quatre tubistes entretiennent la tête du tunnelier et se relaient toutes les six heures, avant de remonter à la surface, dans un habitat toujours sous pression. La présence des agents sur le site d’intervention est ainsi quasi-permanente.


Crédit :  The Institute of Materials, Minerals and Mining, janv 2016 

Outre sa voix de cartoon due à l'hélium qui « fait marrer tout le monde sur Skype » (oui, il a Internet), Bastien perçoit quelques effets physiologiques de cet environnement peu banal. Sa température corporelle est un peu plus basse. Celle de son « logement » est maintenue à 26-28 degrés, explique-t-il, mais à chaque micro-variation, il est en nage ou il grelotte. « Avec la pression, le corps est plus sujet aux changements de températures », explique-t-il.

La friction de l’acier qui creuse la roche dégage une chaleur lourde ; il ressent de manière décuplée les efforts déployés pour manipuler ce monstre de foreuse – record mondial du tunnelier utilisé sur un chantier, en terme de taille. Parfois, il peut lui arriver de se sentir légèrement « stone ». Dans le milieu, on appelle cela la « narcose azotique», sorte d’ivresse liée à l’azote comprimé, mais les mélanges gazeux présents dans l’atmosphère pressurisé ont justement vocation à éviter un effet trop marqué. Leur concentration est régulièrement réajustée.

L'enfer, c'est les autres

Ce n’est ni le chantier le plus technique, ni le plus profond sur lequel il ait travaillé, mais c’est certainement l’un des plus pénibles, relate Bastien. Toutefois, selon le jeune homme, la vraie difficulté est ailleurs. Vivre en caisson, c’est cohabiter pendant 28 jours avec toute une équipe, à huit dans 18m2, quatre par dortoir, sans échappatoire. Un mois où l’on est filmé 24 heures sur 24 pour des raisons de sécurité, pendant lesquelles les divertissements se font particulièrement rares une fois rentré « chez soi » le soir.

Du hublot, ils aperçoivent le monde extérieur mais les communications restent limitées. Un coup sur le mur, quotidiennement, pour signifier à un opérateur qu’il faudrait tirer la chasse d’eau, intervention qu’ils ne peuvent réaliser eux-mêmes au risque de décompresser l’habitat.. « Ton seul espace privé, c’est ta bannette (ton lit), tu t’installes un petit rideau et puis tu lis. Une vraie vie de moine, au final ! Pas d’alcool, pas de tabac… pas d’intimité ».

Pour sortir de là et respirer l’air de notre atmosphère, il lui faut se doter de patience. Attendre quatre jours dans un caisson de décompression, en espérant que les petites bulles qui se forment à cette occasion dans son organisme se tiennent tranquilles. Bastien n’appréhende pas ces moments là, ni les effets temporaires qui surviennent à la sortie du caisson. « Pendant quatre semaines, comme on a été légèrement sur-oxygéné, on se sent un peu fatigué. C’est dur de monter un escalier, mais après une semaine, ça s’estompe ».

Ce mode d’organisation, à une si vaste échelle, a été testé sur un chantier allemand. A en croire les spécialistes de la médecine hyperbare, il semble plus sûr que des décompressions fréquentes. 

>> Lire la suite : Travailleurs hyperbares : "Les séjours longs sont moins risqués que les interventions courtes"

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