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Etude française

IVG médicamenteuse : la douleur reste souvent sous-estimée

Par Audrey Vaugrente

Un quart des femmes qui subissent une IVG médicamenteuses souffre fortement le 3e jour, et 8 sur dix ont besoin d'antalgiques.

icsnaps/epictura

En 2015, 220 000 interruptions volontaires de grossesse ont été réalisées en France, mais un thème reste peu abordé, celui de la douleur. Souffrir est pourtant fréquent lors d’un avortement. Parmi les femmes qui ont choisi les médicaments, 8 sur 10 ont eu recours à des antidouleurs. Une étude pilotée par le centre Clotilde-Vautier de Nantes (Loire-Atlantique), et financée par la Fondation de l’Avenir, le révèle ce 18 novembre. Ses résultats soulignent la nécessité de prêter plus d’attention aux souffrances des femmes.

La science muette

Cette enquête a été réalisée dans 11 centres qui pratiquent l’IVG. 453 femmes ont été interrogées sur leur ressenti au cours de l’IVG. Ce volet quantitatif a été complété par des entretiens détaillés avec 11 femmes qui ont mis fin prématurément à leur grossesse. L’IVG médicamenteuse dure généralement cinq jours. Elle commence à la prise d’un premier médicament, qui prépare l’organisme à l’expulsion. La douleur est tout sauf une exception au cours de cette période.

Pour certaines, l’avortement peut se transformer en calvaire. En effet, 27 % des femmes affirment avoir ressenti des douleurs très fortes au 3e jour. Elles sont équivalentes ou supérieures à 8 sur une échelle de dix. « L’étude est partie du terrain, explique à Pourquoidocteur Philippe David, gynécologue-obstétricien au centre IVG Clotilde-Vautier. Les praticiens et les soignants qui accompagnent les femmes ont réalisé que souvent les douleurs sont très intenses. » Mais cette souffrance est peu étudiée, et pas uniquement en France. La littérature scientifique se montre étonnamment muette à ce sujet.

Trois facteurs de risque

Les chercheurs ont pourtant noté un pic de la douleur au 3e jour. L’évaluation atteint alors une note moyenne de 4,7 sur 10, contre environ 2 les autres jours. Cette variation n’est pas due au hasard. C’est également le jour où le deuxième médicament est administré. Il déclenche les contractions et l’expulsion. « C’est constamment le jour le plus douloureux, même si sur les 5 jours étudiés, les douleurs restent présentes », souligne le Dr David.

Détail précieux livré par cette étude : toutes les femmes ne sont pas égales face à ces souffrances. Trois facteurs de risque ont été distingués. Si la patiente n’a jamais connu de grossesse auparavant, elle s’expose à des tourments plus pénibles. Il en est de même pour celles qui ont, d’ordinaire, des règles douloureuses. Un paramètre peut toutefois être modifié, la mifépristone administrée le premier jour. Deux doses différentes ont été prescrites. La plus élevée n’est pas recommandée, mais c’est elle qui soulage le plus. « Cela fait réfléchir autrement à la question de la douleur, juge Philippe David. Je pense que c’est une première étape vers d’autres études sur un modèle randomisé. »

Ecoutez...
Philippe David, gynécologue-obstétricien à Nantes : « Il faut expliquer que l’important, c’est le choix par rapport aux conditions de vie, l’accompagnement… »

Des effets secondaires qui inquiètent

La principale manifestation de l’IVG médicament est le saignement. Mais le phénomène inquiète une part non négligeable des femmes interrogées (43 %). La faute revient, en partie, à une image trop banalisée de l’avortement. Une image d’autant plus décalée que les effets secondaires des médicaments sont nombreux, à commencer par la fatigue. « Les patientes disent qu’elles ont été bien informées. Mais quand elles parlent de la douleur, elles disent souvent qu’elles ne s’attendaient pas à une telle douleur », souligne le Dr David. Un vrai paradoxe qui ne remet pas en cause l’équipe de soignants : 92 % des femmes sont satisfaites de leur accompagnement.

Ecoutez...
Philippe David : « L’IVG médicamenteuse est perçue comme plus simple, plus banale qu’un geste intrusif, qui nécessite une anesthésie locale ou générale. »


Trouver un juste milieu entre franchise et apaisement : voilà le cœur du problème pour les praticiens. D’autant que nombre de femmes évoquent un sentiment de solitude ou de culpabilité. « La douleur est aussi augmentée par l’anxiété psychique, la solitude… C’est pour cela que la méthode médicamenteuse n’est pas universelle », indique Philippe David. Il plaide pour un accompagnement dans la dentelle, qui laisse la place au bien-être des patientes. Si cela suppose des doses plus élevées de médicament, les prescriptions doivent évoluer. « Il faut que nous soignants, ajustions les antalgiques en fonction de la réalité du besoin de la femme », tranche le gynécologue.

Ecoutez...
Philippe David : « Une réflexion éthique doit se développer, à commencer par écouter les femmes dans leur récit. »