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Risque professionnel

« Cancer du bitume » : la Justice prend des libertés avec la science

Par Noémie Bertin

Si la cour d’appel de Lyon vient de reconnaître un premier cas de « cancer du bitume »,  aucune étude scientifique n’a établi un lien formel entre l’exposition à ce dérivé du pétrole et la survenue d’un cancer.

LE MOINE MICHEL/SIPA

200 000 euros de dommages et intérêts. Voilà le montant de la peine d’une condamnation pour « faute inexcusable ».  Mardi, la cour d’appel de Lyon a reconnu la responsabilité de la société de travaux publics Eurovia dans la mort  en 2008 d’un ouvrier du bitume. L’homme, un salarié spécialisé dans l’épandage de macadam sur les chaussées, est décédé  à l’âge de 56 ans d’un cancer de la peau. La Justice reproche à l’entreprise un manquement à son obligation de sécurité, établissant un lien de causalité entre le cancer de la peau et l’activité professionnelle de l’homme.
Pour l'avocat de la famille du défunt,
« ce lien entre le cancer de la peau et l'activité professionnelle (…) est une grande victoire ». Alors, le « cancer du bitume » sera-t-il reconnu comme maladie professionnelle, comme le réclame l'avocat ? A l’heure actuelle, rien n'est moins  sûr. 

« Le risque cancérigène est avéré pour le goudron mais pas pour le bitume », explique Cosmin Patrascu, expert conseil et risque chimique de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Le goudron, qui provient de la distillation de la houille, a été formellement reconnu comme cancérigène, et son exposition au travail classée comme maladie professionnelle. Il a donc été remplacé par le bitume, issu du pétrole. 
Parmi la vingtaine d’études réalisées sur le caractère cancérigène de ce dernier, aucune n’est catégorique : ni les travaux menés par l’INRS, ni les analyses du Centre international de recherche sur le cancer  (Circ), n’ont permis d’arriver à une conclusion certaine. Le Circ a cependant classé comme «cancérogène possible » l'exposition aux bitumes et à leurs fumées. 

Si ce risque n’est qu’éventuel, c’est parce que la concentration du bitume en hydrocarbures aromatiques polycyclides (HAP), substances cancérigènes, est faible. Ces HAP sont contenues dans les fumées auxquelles les ouvriers sont exposés par condensation sur la peau ou par inhalation. « La présence de benzoapyrène, un marqueur cancérigène, est mille fois moins élevée dans le bitume que dans le goudron », précise Cosmin Patrascu. Les deux substances ne peuvent pas être mises dans le même sac.

Le soleil joue d’ailleurs aussi son rôle dans la cancérogenèse.  « On sait que les ultra-violets donnent des cancers de la peau, explique le Pr  Jean-François Gehanno, chef de service en médecine du travail et maladies professionnelles au CHU de Rouen. Les ouvriers travaillant sur les routes y sont très exposés. Et, dans certains cas, les HAP peuvent sensibiliser la peau aux ultra-violets. »

Ecoutez le Pr André Picot, toxicochimiste, directeur de recherche honoraire au CNRS. « Ces produits pourraient très bien être utilisés avec des protections.»
 

Bien que les études n’aient pas prouvé le caractère cancérigène des fumées de bitume, la vigilance est de mise. Car d’autres risques chimiques sont réels : l’Inrs a en effet mis en évidence l’effet irritant de ces fumées, responsables d’affections des voies respiratoires et d’irritations oculaires. 

L’institut travaille à faire diminuer l’exposition à ces émanations toxiques des ouvriers routiers. Outre le port de gants, indispensables, elle cherche à développer l’utilisation de systèmes de captage des fumées sur les machines d’épandage. « Il reste aussi à travailler sur des bitumes tièdes, chauffés à 120 °C au lieu de 160 °C d’ordinaire, ajoute Cosmin Patrascu. Ils émettent quatre à cinq fois moins de fumées, donc quatre à cinq fois moins de substances possiblement dangereuses. »