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Rumeur, hoax, complot...

Internet : à l’école, les jeunes apprennent à se protéger

Par Marion Guérin

Alors qu’Internet est devenu leur media de prédilection, les jeunes ne savent pas interpréter les contenus numériques. La formation des e-citoyens commence seulement.

photostockman/epictura

A l’école des Taninges, en Haute-Savoie, les élèves de CM2 prêtent serment sur la tête de leur souris avant d’ouvrir une page Internet. Ils jurent d’enfiler leur costume de « hoaxbuster », chasseur d’intox, de s’équiper de leur esprit affûté lors de cette navigation. Sur chaque contenu numérique, ils investigueront : source, date, origine, intention… Une chose est sûre, à ces élèves de dix ans, on ne la fait pas à l’envers.

E-citoyens

C’est une enseignante de l'école primaire, Rose-Marie Farinella, qui a eu l’idée de ces ateliers de critique numérique. Elle-même recevait « un nombre croissant de hoax » et elle s’est interrogée : comment font les très jeunes face à ce flux de fausses informations ? Ce n’était pas seulement là une question de véracité ou de manipulation des faits. Dans l’univers anarchique d’Internet, les jeunes sont bien désarmés face à la violence de certaines idées, images et propos. « Les parents d’élèves m’exprimaient leur désarroi face aux échanges agressifs sur les réseaux sociaux », explique celle qui veut créer le plus tôt possible une conscience de « e-citoyen ».

« Ils sont déjà à la fois consommateurs et producteurs d’information ; je leur apprends qu’ils sont responsables de ce qu’ils partagent », poursuit-elle. Lancée en 2014, sa méthode en huit séances est désormais bien rodée : d’abord, reconnaître une vraie information, identifier les sources et témoignages fiables, les sites légaux. Puis, décortiquer la mécanique du « hoax », la manipulation des images et des légendes. Utiliser sa panoplie d’outils : Google Map, Google Image, TinEye, StreetView... Enfin, comprendre : pourquoi avoir semé le faux sur la Toile ? Par négligence, par malveillance ? Mais, alors comment réagir ?

« Je leur ai appris une stratégie, qu’ils peuvent appliquer à chaque fois qu’ils se trouvent face à un contenu numérique ». Une stratégie qui, de fait, manque à beaucoup, et plus encore chez les pré-adolescents. Pendant leur parcours, les apprentis « détectives du Web » ont produit un faux truffé de hoax, « Les infaux du Haut Griffe », qu’ils ont présenté aux élèves des autres classes. Tous ou presque sont tombés le panneau. Pour Rose-Marie Farinella, « il faut former les jeunes avant qu’ils n’entrent dans l’adolescence, avant qu’ils ne se laissent tenter par des discours séducteurs ».

Complotisme

A quelques centaines de kilomètres de là, au collège Picasso de Montesson (Yvelines), on travaille justement sur ces « discours séducteurs». Les élèves de 3e ont une séquence pédagogique originale : théorie du complot. Ensemble, ils détricotent la rhétorique et la scénographie de ces discours qui pullulent sur Internet et provoquent des emballements. « C’est une manière comme une autre d’inspirer un esprit critique et de se méfier des mauvaises informations, dans leur forme la plus caricaturale quand il s’agit de complots », explique Lionel Vighier.

Cet enseignant de lettres a choisi de révéler à ses élèves les rouages de ces théories au lieu de les démonter les unes près les autres – il en aurait été incapable. Comment prouver que Mickael Jackson n’est pas mort, que le gouvernement américain n’a pas commandité le 11 septembre, pas plus que les autorités françaises n’ont ordonné Charlie Hebdo ?

Alors, Lionel Vighier rend visible l’occulte. Les clés du raisonnement complotiste, poussif et manichéen, son vocabulaire récurrent (« Comme par hasard… »), le ton volontairement agressif, polémique, l’écriture policière et la mise en scène dramatique. « Nous discutons de l’utilisation de ces complots au services d’idéologies multiples - djihadistes, nationalistes, politiques, scientologistes, religieuses… », raconte Lionel Vighier. Les élèves ont produit leurs propres complots : les profs sont en fait des vampires, les chats sont les vrais maîtres du monde...

Le module a bonne presse dans l’établissement, mais pour Lionel Vighier, il doit s’insérer dans un programme plus global et régulier visant à augmenter l’esprit critique des jeunes sur Internet. « Il faudrait insister pendant quelques semaines sur un point, le complot par exemple, puis répéter les séances sur d’autres sujets ».

Depuis 2013, sur l’éducation aux médias et à l’information est obligatoire dans les programmes scolaires. Sur Internet, les enseignants s’échangent les ressources pédagogiques qu’ils viennent de fabriquer et qu'ils doivent déjà faire évoluer, tant les contenus numériques changent. L'objectif est désormais assumé : ne plus laisser les jeunes s'éduquer seuls sur Internet.