- Des chercheurs de l'Inserm montrent que le changement climatique affecte déjà la santé à tous les âges.
- Canicules, grossesse, maladies chroniques, logement : les études confirment que le changement climatique est devenu un enjeu majeur de santé publique.
- Les effets de la chaleur dépassent largement les seules canicules et touchent les populations les plus vulnérables.
"Nous nous intéressons aux impacts du changement climatique sur la santé, par des études épidémiologiques notamment, afin de trouver et d'évaluer les meilleures solutions d'adaptation et d'atténuation." A l’occasion d’un point presse organisé le lundi 6 juillet, des experts de l’Inserm ont rappelé que le changement climatique est désormais une priorité stratégique de l’institut. Ils ont présenté les premiers résultats des travaux en cours sur les effets du réchauffement climatique sur la santé, en particulier celle des enfants, des personnes âgées ou des populations les plus vulnérables. Voici ce qu’il fallait en retenir.
Fortes chaleurs : 5.000 à 6.000 décès par an en France
Rémi Slama, directeur de recherche à l’Inserm et directeur du Paris Recherche Santé Environnement Climat, rappelle que le réchauffement actuel est d'environ 1,3 °C à l'échelle mondiale, davantage en Europe, et insiste surtout sur la multiplication des épisodes extrêmes. Il souligne que la chaleur affecte l'ensemble de la population mais touche particulièrement les personnes souffrant de maladies chroniques. La canicule de 2003 a provoqué environ 15.000 décès supplémentaires en France, dont moins de la moitié étaient directement attribués au coup de chaleur ou à l'hyperthermie : de nombreuses autres pathologies respiratoires, neurologiques, rénales, des cancers ou encore des suicides ont également contribué à cette surmortalité. "Toute la population est sensible parce que si on va jusqu'au coup de chaleur, ça peut toucher des adultes a priori en bonne santé", note l’expert.
Autre résultat important : la majorité des décès liés à la chaleur surviennent en dehors des épisodes officiellement classés comme canicules, simplement lors des journées chaudes. Aujourd'hui, la chaleur serait responsable d'environ 5.000 à 6.000 décès par an en France.
Enfin, il insiste sur les bénéfices potentiels des politiques de décarbonation : agir sur les transports, l'alimentation ou le logement permettrait d'améliorer rapidement la santé tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.
Canicule et grossesse : un risque accru de prématurité
"Nous avons un niveau d'évidence scientifique assez élevé concernant les effets de la chaleur sur le risque de prématurité." Selon Johanna Lepeule, directrice de recherche à l’Inserm, à l’Institut pour l’avancée des biosciences U1209, les fortes chaleurs ont des effets indéniables sur le risque de prématurité. Elle cite une étude montrant qu'une exposition à une chaleur modérée dans les quatre jours précédant l'accouchement augmente le risque de prématurité de 2,8 %, et une chaleur extrême de 3,8 %. Des travaux français retrouvent également une association entre la chaleur nocturne au début de la grossesse et le risque de prématurité.
De même, une exposition à la chaleur pendant les deux premiers trimestres est associée à une diminution du poids de naissance, avec des effets plus marqués chez les femmes vivant dans des quartiers peu végétalisés ou socialement défavorisés.
"Passoires thermiques"
D’après Emeline Lequy-Flahault, chercheuse Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations CESP U1018, les vagues de chaleur sont associées à davantage d'hospitalisations, notamment pour des causes cardiovasculaires et rénales. Ce risque apparaît particulièrement élevé chez les personnes vivant dans des logements classés DPE F ou G, les "passoires thermiques".
Adèle Mornas, postdoctorante Inserm à l’Institut Sorbonne de Santé Publique U 1136, précise que, dans certaines habitations, les températures intérieures ont atteint près de 40 °C durant l'été 2025. Les chercheurs analysent désormais les conséquences sur le sommeil, le confort thermique et les réponses physiologiques afin d'aider les urbanistes à mieux intégrer les îlots de chaleur dans l'aménagement des villes. "C'est très difficile de conserver une bonne qualité de vie, une attention et d'être performant au travail quand ça fait plusieurs nuits de suite que vous ne dormez pas parce qu'il fait trop chaud", souligne Paquito Bernard, chercheur à l’Inserm.
Chaleur et maladies neurologiques chroniques
Noémie Letellier, chercheuse Inserm à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail IRSET U1085 et co-responsable de l’équipe Cités, rappelle que plus des deux tiers des décès liés à la chaleur concernent les personnes de 75 ans et plus. Chez les patients atteints de maladie d'Alzheimer ou d'autres démences, plusieurs facteurs aggravent encore cette vulnérabilité : altération de la thermorégulation, comorbidités, traitements, troubles cognitifs limitant les comportements de protection. Son projet vise à mesurer l'effet combiné des vagues de chaleur et des pics d'ozone sur les hospitalisations et la mortalité afin d'élaborer des recommandations spécifiques pour ces patients.
Un autre projet présenté par Giovanna Fancello, chercheuse à l’Institut Sorbonne de Santé Publique U1136, concerne la cohorte CONFICEP (1.200 patients atteints de sclérose en plaques suivis en Île-de-France). Les premiers résultats montrent qu’"une exposition en journée avec une température moyenne de 30 degrés est associée à une augmentation d'environ 40 % du risque de poussées de sclérose en plaques après 20 à 25 jours". Les risques augmentent encore lorsque les vagues de chaleur sont plus longues et plus intenses, ou chez les patients vivant dans des quartiers fortement exposés aux îlots de chaleur urbains.
Changement climatique et justice environnementale
Tarik Benmarhnia, professeur d'Epidémiologie à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail IRSET U1085, le changement climatique agit sur la santé, d’une part en aggravant des problèmes déjà existants, comme les vagues de chaleur, d’autre part en faisant apparaître des situations inédites, par exemple les cas autochtones de dengue dans le sud de la France.
Son autre message concerne les inégalités environnementales : "Les populations déjà défavorisées sont touchées de manière disproportionnée." Les populations les plus modestes sont souvent à la fois les moins responsables des émissions, les plus exposées aux risques, les plus fragiles et celles qui disposent du moins de moyens pour s'adapter. Il souligne néanmoins que les mesures d'adaptation fonctionnent lorsqu'elles sont conçues à l'échelle locale. Il cite notamment Montréal et New York, où des plans d'action ciblés ont permis de réduire jusqu'à 50 % la mortalité et la morbidité liées à la chaleur.
Peut-on s'adapter à la chaleur ?
Rémi Slama rappelle que l'acclimatation individuelle existe, notamment chez les sportifs, mais que l'essentiel est l'adaptation des sociétés. L'exemple de New York montre que, pour une même température, la mortalité a fortement diminué au fil des décennies grâce à l'amélioration des systèmes de santé, aux systèmes d'alerte, à l'évolution des logements, à l'organisation des villes. "L'adaptation sociétale est possible dans une certaine mesure."
En revanche, il souligne que certaines solutions, comme la climatisation généralisée, contribuent elles-mêmes au changement climatique.


