Pesticides, PFAS, cadmium, perturbateurs endocriniens, métaux lourds… Cardiologue et président cofondateur de l’Association Santé Environnement France (ASEF), le Dr Pierre Souvet, auteur d’Anti-toxique – Le guide des polluants cachés (éd. Albin Michel), revient sur l’omniprésence des polluants chimiques environnementaux dans notre quotidien. Comment ces substances agissent-elles sur notre organisme ? Quels sont les risques réellement documentés par la science ? Et surtout, comment limiter notre exposition ?
- Pourquoi Docteur : Vous évoquez "des polluants cachés" : de quoi parle-t-on exactement ?
Dr Pierre Souvet : Ce sont les polluants chimiques, les polluants de l’air, des sols, qui sont omniprésents dans l’alimentation, dans l’air intérieur, dans les produits manufacturés comme les ustensiles de cuisine ou les vêtements. Nous y sommes exposés tous les jours. L’étude Esteban de Santé publique France avait montré que, chez 100 % des quelque 3.000 Français analysés, on retrouvait au moins un bisphénol, un phtalate ou un PFAS [composé per- et polyfluoroalkylé aussi appelé "polluant éternel", ndlr]. Pour les métaux non utiles à l’organisme – plomb, arsenic, cadmium, mercure – c’est également 100 %. Même quand on pense ne pas en consommer, on en retrouve dans les urines. Si, pour les bisphénols et les phtalates, l’élimination est rapide, le cadmium, lui, persiste dans l’organisme.
- Comment sommes-nous exposés à ces polluants ?
Le cadmium, un métal lourd que l’on retrouve dans les pesticides, passe essentiellement par l’alimentation. Mais si vous habitez dans une zone industrielle, vous allez être exposé au cadmium, au mercure, aux hydrocarbures aromatiques, avec des particules chargées de tous ces éléments. A la campagne, il peut aussi y avoir l’exposition liée aux épandages. Certaines personnes cumulent donc l’exposition classique avec celle liée à leur lieu d’habitation. [Les tests de dépistage de l'exposition au cadmium seront d'ailleurs remboursés pour les patients à risque à partir du 16 juin, ndlr.]
On estime qu’entre 9 et 12,6 millions de décès cardiovasculaires dans le monde (sur 20 millions) étaient liés à des facteurs de stress environnementaux.
- On parle de plus en plus d’un "effet cocktail". Est-ce cela qui rend ces pollutions particulièrement inquiétantes ?
Il y a très peu d’études sur les effets cocktails parce que c’est extrêmement complexe. Mais la multiplicité des expositions augmente le risque. On a vu des études sur les troubles cognitifs chez des enfants dont les mères avaient, durant la grossesse, des taux plus élevés de bisphénols, de phtalates et de PFAS. Il y a aussi toute la question des effets à faibles doses des perturbateurs endocriniens : une étude de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine (IMBE) sur les oursins (qui partagent 70 % d’ADN avec l’être humain) a montré qu’à très faible dose de chlordécone (le pesticide des Antilles) et à dose moyenne de parabène (un conservateur), l’effet sur certains récepteurs hormonaux pouvait être plus fort qu’à forte dose. Le cadmium aussi est perturbateur endocrinien, tout comme le mercure et beaucoup de pesticides.
- Quel est aujourd’hui l’impact réel de ces polluants sur la santé ?
Les quatre grandes sociétés savantes de cardiologie (American College of Cardiology, Société européenne de cardiologie...) ont estimé, en janvier, qu’entre 9 et 12,6 millions de décès cardiovasculaires dans le monde (sur 20 millions) étaient liés à des facteurs de stress environnementaux. La pollution chimique, la pollution de l’air, des sols, de l’alimentation sont citées en premier. Les canicules aussi, parce qu’en premier, c’est le cœur qui souffre.
Pour les maladies dites "de civilisation", les facteurs de stress environnementaux doivent être considérés au même niveau que les facteurs de risque traditionnels (sédentarité, alimentation, tabac…).
- Quelles pathologies sont aujourd’hui associées à ces polluants ?
Les perturbateurs endocriniens sont liés aux maladies cardiovasculaires via le stress oxydatif et la dysfonction endothéliale. Les bisphénols, les phtalates ou les PFAS sont également associés à des maladies métaboliques comme le diabète de type 2. On retrouve aussi des liens avec certains cancers, notamment hormonodépendants (sein et prostate), qui sont les deux premiers types de cancers en France. Sur le plan neurologique, des travaux ont montré que des pesticides organophosphorés pouvaient être associés à des troubles du QI chez les enfants exposés. Le mercure, le plomb, l’hexane, le cadmium sont également neurotoxiques. Tous ces polluants cachés ont enfin un impact sur le système hormonal et la fertilité. Le cadmium, par exemple, altère la vascularisation des testicules et inhibe l’acrosine, l’enzyme qui permet aux spermatozoïdes de pénétrer dans l’ovule.
- Peut-on faire le lien avec l’explosion des maladies chroniques ?
Nous pensons qu’il existe un lien fort avec les pathologies dites "de civilisation" : diabète, obésité, maladies cardiovasculaires, cancers... Pour mieux soigner les cancers, il faut bien évidemment poursuivre la recherche et améliorer les traitements, mais il est aussi urgent d’agir en prévention, sur les expositions. Les sociétés savantes écrivent d’ailleurs noir sur blanc que ces facteurs de stress environnementaux doivent être considérés au même niveau que les facteurs de risque traditionnels (sédentarité, alimentation, tabac…).
Rien que pour les PFAS, il existe près de 10.000 molécules : si on en interdit une et qu’on la remplace par une autre, il faudrait des milliers d’années pour toutes les étudier.
- Comment en est-on arrivé à une telle omniprésence des polluants ?
Les industriels respectent les autorisations de mise sur le marché, mais la toxicologie actuelle n’est pas suffisante pour nous protéger. Sur les pesticides, par exemple, ce n’est pas le produit fini qui est évalué mais la substance active. Les effets des perturbateurs endocriniens sont encore insuffisamment pris en compte. Et surtout, on évalue les substances une par une. Rien que pour les PFAS, il existe près de 10.000 molécules : si on en interdit une et qu’on la remplace par une autre, il faudrait des milliers d’années pour toutes les étudier. On l’a vu par exemple avec le bisphénol A remplacé par le bisphénol S, qui paraît tout aussi toxique.
- Pourquoi les décisions politiques peinent-elles à suivre ?
Peut-être parce que l’enjeu sanitaire n’est pas encore suffisamment compris. Mais surtout parce qu’il existe aussi des pressions économiques. La santé prend pourtant de plus en plus de place : les dépenses courantes de santé sont passées de 243 milliards d’euros en 2012 à 333 milliards en 2024. Si nous voulons préserver notre système de santé, il faut faire plus de prévention et réduire le nombre de malades. Le principe pollueur-payeur doit aussi être mieux appliqué.
- Pourquoi les enfants et les femmes enceintes sont-ils particulièrement exposés ?
C’est toute la problématique des "mille jours". Pendant la grossesse, la mère transmet certains polluants qui peuvent programmer des pathologies jusqu'à des dizaines d’années plus tard. On l’a vu avec le DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane) aux Etats-Unis : les filles de mères très exposées pendant la grossesse présentaient un sur-risque de cancer du sein. Nous voudrions même agir dès la préconception : dès qu’il existe un désir de grossesse, il faut essayer de réduire ses expositions toxiques.
- Concrètement, comment limiter son exposition au quotidien ?
Il s’agit d’abord de ne pas culpabiliser : on ne peut pas tout faire, mais on peut réduire son exposition. Par exemple, en aérant son logement matin et soir, en privilégiant les labels sains et l'alimentation biologique quand c’est possible, ou en se débarrassant de ses contenants en plastique. Si on ne peut pas acheter bio, mieux vaut éplucher les fruits et légumes. Pour les cosmétiques, des applications comme INCI Beauty ou QuelProduit permettent déjà de vérifier les produits. Pour l’alimentation, Yuka peut aussi être d’une aide précieuse.
Le problème, c’est que ces polluants cachés sont invisibles et que les effets apparaissent souvent des années plus tard. Quand une voiture fonce sur vous, vous réagissez immédiatement. Là, le danger paraît lointain.
- Le bio permet-il réellement de réduire les risques ?
L’étude BioNutriNet a montré une diminution du risque de cancer et de diabète de type 2 chez les personnes consommant majoritairement bio. Et pour cause : il y a moins de résidus de pesticides, potentiellement moins de cadmium, et davantage de composés intéressants comme les oméga 3 ou certains polyphénols.
- Est-il possible de mesurer son niveau de contamination ?
Oui. Nous sommes à peu près tous contaminés. Pour le cadmium, les analyses urinaires reflètent l’imprégnation chronique passée. Les cheveux permettent aussi de mesurer certaines contaminations récentes. Des médecins de la région PACA ont retrouvé des résidus de pesticides dans leurs cheveux alors qu’ils ne vivaient pas en zone agricole. Pour le plomb, il existe la plombémie. Je souhaiterais d’ailleurs qu’on mesure systématiquement le plomb dans l’eau des écoles.
- Quel polluant vous inquiète le plus aujourd’hui ?
Le cadmium, parce qu’il persiste longtemps dans l’organisme, que les Français y sont particulièrement exposés et qu’il est multipathologique. Mais il faut avoir une vision globale, et c’est d’ailleurs ce que demande l’Anses : il faut s’occuper de l’ensemble des contaminants chimiques. Le problème, c’est qu’ils sont invisibles et que les effets apparaissent souvent des années plus tard. Quand une voiture fonce sur vous, vous réagissez immédiatement. Là, le danger paraît lointain.


