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Le "monde d'après"

"Je m'attends à un changement d'autant plus fort que beaucoup n'ont pas encore pris conscience de ce qu'ils ont vécu"

Par Floriane Valdayron

Plus les semaines passent depuis la fin du confinement, plus le retour à la "normale" semble s'opérer. Si chacun retrouve sa vie "d'avant", en oubliant souvent les bonnes résolutions prises depuis la mi-mars, le psychothérapeute Benjamin Lubszynski envisage un changement inconscient au sein de la société. Entretien.

Chalabala/iStock

La vie semble reprendre son cours. De moins en moins de personnes masquées arpentent les rues, le nombre des cas de Covid-19 est en baisse, les terrasses des bars et restaurants affichent complet : tout porterait à croire que la crise sanitaire n'a jamais eu lieu. À titre personnel, comme le pointe Le HuffPost, les "bonnes résolutions" prises pendant le confinement se muent, pour la plupart, en vœux pieux. Pour autant, le psychothérapeute Benjamin Lubszynski considère qu'un changement individuel et collectif se prépare.

Pourquoi docteur : Comment expliquer que les "bonnes résolutions" prises pendant le confinement ne sont plus tenues ?

Benjamin Lubszynski : Les 'bonnes résolutions' prises pendant le confinement sont souvent, en réalité, des décisions de confort ou de changement de vie. Pour la première fois, on a pu tester pendant plusieurs semaines ce que serait le quotidien sans le 'métro, boulot, dodo' en respectant ses propres rythmes, avec un emploi du temps que l'on maitrise : le rapport au temps était différent, et chacun a eu la possibilité d'être son propre chef.

On ne peut pas tenir toutes les décisions de confort, car elles dépendent purement et simplement du contexte : étant donné que l'organisation classique de la vie s'est remise en place, tous les réflexes automatiques se sont réactivés. 

Qu'est-ce qui est problématique dans le contexte actuel ? 

Je pense qu'il s'agit vraiment d'un problème de temps. Par exemple, dans le film Alexandre le Bienheureux, le personnage principal décide d'arrêter de travailler et de vivre pour se faire plaisir. Il répète : 'Il faut prendre le temps de prendre son temps', mais, dans la société actuelle, avec l'augmentation des temps de trajet et les obligations diverses comme s'occuper des enfants, la plupart des gens ont le ressenti de ne pas avoir le temps. C'est pour cette raison que les changements apparaissent comme très difficiles.

Avec mes patients, quand on veut mettre en place un changement, on impose un temps, on crée une obligation. Quoiqu'ils aient envie de commencer à faire, comme prendre des cours de salsa ou devenir bénévole dans une association, tout le reste doit tourner autour car si on ne se crée pas le temps d'abord, l'activité est avalée par notre quotidien et notre rapport aux écrans.

Qu'en est-il des décisions de changement de vie ?

Beaucoup de gens rêvent de déménager, d'avoir un balcon, d'aller plus au vert, de quitter la ville… Toutes ces ambitions prennent du temps, elles ne sont pas si faciles à mettre en place et ne correspondent pas forcément à la mentalité des entreprises. Ces dernières ont commencé a voir que télétravail était productif, mais il faut qu'elles aillent plus loin pour permettre à leurs salariés de travailler complètement a distance, et ça ne va pas se faire automatiquement, il y a encore des freins.

On est dans une situation où, globalement, on n'a pas encore tiré les leçons de ce qu'il s'est passé. Or, quand on ne voit pas le changement collectivement, on ne le voit pas non plus individuellement. Par exemple, dans les tendances qui commencent à émaner, il y a une sorte de mouvement de désurbanisation, de retour au vert : on le constate dans le choix des vacances, dans l'immobilier, et avec l'envie de télétravailler, mais ça ne va pas plus loin. On n'assiste pas au renouveau d'une ambition écologique, ni de changement social important, donc il n'y a pas forcément de mise en écho à un niveau plus individuel.

Pourquoi n'assiste-t-on pas à une volonté collective de changement ?

On est encore un peu sous l'effet de la sidération, on récupère un niveau de vie que l'on avait abandonné pendant deux mois, donc cela demande du temps. J'ai vu un début d'étude sur le sujet, rien de très scientifique, mais je le contacte avec mes patients : ils sont beaucoup plus stressés depuis la fin du confinement, car ils ne peuvent plus dormir 8 heures par nuit, entre autres. Ils se sont habitués à des rythmes complètement différents et, d'un coup, ils se retrouvent dans la nature. 

J'entends ça très souvent, avec une perception ambivalente : le virus est toujours là, mais on nous dit que l'on peut sortir. Certes, il y a moins de personnes contaminées, mais, pour autant, on n'est toujours pas protégé. On était en sécurité chez nous, maintenant il faut retrouver le monde extérieur, avec tous les gestes barrières que cela implique, et ce n'est pas forcément un moment pendant lequel on rêve de changements, car il y a encore un fond de menace. En revanche, je suis très confiant quant à un changement inconscient.

Comment ce changement inconscient pourrait-il se manifester ?

Il est arrivé quelque chose d'assez incroyable, que l'on n'avait jamais vécu dans l'Histoire récente à part pendant les deux guerre mondiales : il y a eu un changement complet de mode de vie. On a vu ce que donnait une ville sans personne ou presque dans la rue, ce que c'est d'être maître de son temps, de consommer moins, de dormir plus, de moins voir ses amis… Qui plus est, on ne l'a pas expérimenté sur un mode de vacances pendant une ou deux semaines, mais sur deux mois.

Cela veut dire que l'on a vécu un mode de vie alternatif à celui habituel, même si on ne l'a peut-être pas conscientisé. Actuellement, beaucoup de personnes se disent qu'elles n'ont pas forcément envie de reprendre le même niveau de vie sociale qu'avant. Autre exemple : c'était très agréable de dormir 8 heures par nuit, les bénéfices sont évidents, on est plus en forme, joyeux, et moins stressé. Même si on n'en a pas tiré des leçons consciemment, inconsciemment la préférence et la possibilité d'un changement sont marquées en nous.

Je m'attends à un changement réactionnel d'autant plus fort que beaucoup n'ont pas encore pris conscience de ce qu'ils ont vécu. Pour l'instant, on s'est peut-être dit des choses basiques comme : 'J'aimerais bien changer de boulot', mais on a vécu une expérience tellement forte, tellement différente, que je ne vois pas comment elle pourrait ne pas aboutir à des changements d'un point de vue individuel, puis sociétal. Je suis certain que l'on n'en est qu'au tout début de l'évolution, avec d'abord des changements sur l'organisation du télétravail. Il s'agit d'un point important qui s'est déjà manifesté, mais il y en aura d'autres.