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Marché des drogues sur Internet

Les nouveaux produits de synthèse rassurent les usagers

Par Marion Guérin

David Pearson/REX/REX/SIPA

ENQUÊTE - Pour répondre aux exigences des consommateurs et dynamiser la demande, les trafiquants ont adopté des techniques commerciales dignes d'entreprises professionnelles. Objectif : créer et distribuer des produits plus attractifs,  à l’apparence plus « clean ». 

Elles s’appellent « party pills », « legal highs », « smart drugs » ou encore « research chemicals ». Ce sont les drogues du XXIe siècle, de la génération 2.0. Les Nouveaux Produits de Synthèse (NPS) se développent et se vendent sur Internet comme du petit pain. Chaque mois en France depuis 2010, on découvre une nouvelle substance de ce type - une par semaine en Europe. -

Les NPS ont tout pour plaire aux consommateurs. Beaucoup sont encore légaux, puisque leur composition chimique n’a pas encore été intégrée aux listes de produits interdits par les Etats, y compris en France. Et surtout, par rapport aux drogues traditionnelles, ils ont l’air plus « clean », à de nombreux points de vue.

Smartshops en ligne

A commencer par leur mode de distribution. L’achat sur le Web, un acte familier du consommateur des temps modernes, se détache radicalement de l’acquisition de produits sous le manteau, dans la rue. Les sites Internet, dont le nombre explose, ont amélioré leur plateforme. Une trentaine propose aujourd’hui des services en français. Le paiement est sécurisé, la confidentialité, assurée. Le paquet arrive par voie postale, dans la boîte aux lettres. Une stratégie qui fait tout de suite plus « pro », plus contrôlée – et apparaît donc plus sûre.

Il en va de même pour les packaging des produits, emballés dans des sachets au graphisme travaillé, arborant des couleurs fluo, des lettres élégamment policées. Avec quelque 300 NPS détectés en Europe entre 2011 et 2014, le choix est vaste.

« L’idée est de reproduire en ligne une sorte de smartshop (boutique de produit psychoactif, comme on en trouve aux Pays-Bas, ndlr), explique François Beck, directeur de l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies). Ce marché s’ouvre à d’autres catégories d’acheteurs, qui n’ont pas forcément envie d’aller dans les quartiers chauds pour acheter de la marchandise ».

A chaque public son site

En tant qu’observateur des tendances de consommation, l’OFDT s’est penché sur les différents espaces de vente en ligne, dont l’apparence et le message diffère en fonction du public visé.

Ainsi, une interface sobre, professionnelle et épurée s’adresse davantage à un public averti d’usagers de drogues. Le nom des molécules chimiques est mis en avant, plus que les dénominations commerciales. Il n’y a « pas d’effort particulier de présentation », peut-on lire dans le rapport sur ces nouveaux sites Internet.

Au contraire, certaines plateformes s’intègrent dans un « marché commercial » et présentent des designs plus attractifs, colorés, travaillés. « Les sites d’adressent parfois explicitement, à travers leurs messages publicitaires, à un jeune public qu’il s’agit d’inciter à consommer, notamment des cannabinoïdes de synthèse ». Ces sites sont susceptibles de proposer des accessoires (goodies) liés aux drogues. 

Il existe également des sites Internet dissimulés dans le « deep web », qui commercialisent aussi bien des NPS que des substances traditionnelles. Il s'agit d'un marché plus marginal. 


Les appellations, enfin, peuvent revêtir un aspect rassurant. Les NPS sont connus soit à travers des noms commerciaux (Spice, Ivory Fresh...), soit par leurs noms chimiques. Pour un peu, dans ce dernier cas, on croirait lire la notice d’une boîte de médicaments. AM-6527, Pentedrone, 25B-NMOMe, 2-Phenethylamine … Des noms de molécule pour une chimie maîtrisée des sensations - ou qui semble l'être. « Ils donnent l’impression d’avoir été fabriqués dans un laboratoire type pharmaceutique, avec un processus de validation, des normes, le dessin de la molécule estampillée pour la recherche médicale… », précise Thomas Néfau, pharmacien, coordinateur national du dispositif SINTES (1) à l’OFDT. 

Ecoutez...
Thomas Néfau, pharmacien, coordinateur national du dispositif SINTES à l’OFDT : « En France, les consommateurs recherchent plutôt des molécules et sont moins attirés par les noms de marques commerciales. »

 

Des NPS portant des noms de marques commerciales. Crédit : REX/REX/SIPA

Une consommation en forme de miroir

Dans les faits, cette impression de sécurité liée aux NPS ne correspond à aucune réalité tangible. Ces produits sont aussi peu contrôlés que les substances traditionelles : les analyses montrent que sous un nom commercial, on trouve souvent des molécules différentes, parfois associées à d'autres substances.

Mais elle témoignent d’une tendance forte parmi les usagers, qui souhaitent maximiser les sensations en minimisant les risques associés. « L’art du vendeur consiste justement à faire croire aux consommateurs que leur produit est plus propre que celui des autres, même s’il s’agit parfois d’un pieux mensonge », souligne le clinicien Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction.

Sur Internet, cette recherche d’une consommation sûre s’illustre par la multiplication des forums où les usagers décrivent leur expérience sous drogue (les « trip report ») et prodiguent des conseils pour réduire les risques de leur pratique. Sur d’autres supports, ils évaluent les sites Internet de revente et alertent sur les arnaques en vogue, à la manière d’un Trip Advisor.

Désormais, les trafiquants doivent donc prendre en compte cette tendance pour faire valoir les atouts de leur marchandise. Car l’impact de la demande sur la distribution est réel. « Les usagers sont des clients arbitrant une offre de plus en plus concurrentielle : cocaïne ou amphétamine, résine ou herbe, dealer ou Internet, produits classiques ou nouveaux produits de synthèse… », note l’OFDT dans sa revue Tendances de décembre 2014. Une offre plurielle qui correspond aux valeurs, aux modes de vie et aux repères de cette nouvelle génération de consommateurs.

Ecoutez...
Jean-Pierre Couteron, président de Fédération Addiction : « Chaque drogue a une représentation dans l’esprit des usagers. Une génération qui arrive sur le marché consomme différemment que la précédente »

(1) Système d'identification national des toxiques et substances

 

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