• CONTACT

QUESTION D'ACTU

L'interview du week-end

Guerres, crises, violences... «On a parfois l’impression que cela se passe dans notre salon»

Crise climatique, guerres, réseaux sociaux, notifications permanentes… Sans toujours en avoir conscience, nous sommes quotidiennement exposés à des formes de "violences silencieuses" qui peuvent fragiliser notre équilibre psychologique, favoriser l’anxiété et le repli sur soi. Jean-Luc Colia, psychopraticien et vice-président de la FF2P, explique comment les identifier et s’en protéger sans se couper du monde.

Guerres, crises, violences... \ zimmytws / istock




Jean-Luc Colia est psychopraticien titulaire du Certificat européen de psychothérapie, et vice-président de la Fédération française de psychothérapie et de psychanalyse (FF2P).

- Pourquoi Docteur : D’où vient ce terme de "violences silencieuses" et comment le définir ?

Jean-Luc Colia : Les violences silencieuses désignent des formes de violence qui ne reposent pas sur une agression physique ou directe. Elles s’expriment plutôt à travers des comportements subtils, répétés et difficiles à identifier. Cette répétition de micro-traumatismes peut avoir des conséquences profondes parce qu’elle agit de façon insidieuse et progressive dans la vie quotidienne. Elle attaque l’estime de soi, le sentiment de sécurité et peut bouleverser l’identité du sujet.

- Sommes-nous tous confrontés à ces violences ?

Oui. Dans un monde qui est aujourd’hui assez agressif, nous pouvons tous être confrontés à des violences silencieuses sans forcément en percevoir les répercussions. Plus elles sont précoces, plus elles auront d’impact dans la vie de la personne. On peut en voir les conséquences bien des années après. Elles atteignent l’intégrité du sujet de manière très insidieuse. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas visibles : on n’a pas la preuve réelle qu’on a été violenté, ou bien on a banalisé ce qui s’est passé.

La violence vient de l’extérieur mais vous percute à l’intérieur.

- Où retrouve-t-on ces violences silencieuses ?

Elles se vivent au sein de la famille, du couple, dans le cadre professionnel, et plus largement dans tous les espaces de vie. Au travail, par exemple, certaines personnes subissent des critiques répétées, des humiliations ou des menaces qui finissent par laisser des traces sur leur intégrité psychique et leur estime de soi.

- Peut-on aussi être affecté par des violences qui viennent de l’extérieur ?

Bien sûr. Un couple peut être impacté par une violence silencieuse venant de l’extérieur, mais elle peut aussi exister au sein même du couple lorsqu’une personne humilie l’autre ou adopte une attitude agressive. Les médias jouent également un rôle crucial : lorsque des faits divers violents sont mis en avant de manière répétitive, cela peut avoir un impact sur le système familial, sur le couple et sur la relation à l’enfant. Une forme de paranoïa peut s’installer. Ce sont des phénomènes multifactoriels.

- En quoi ces violences silencieuses se distinguent-elles du stress quotidien ?

La violence silencieuse peut être une source de stress chronique, mais toutes les situations stressantes ne sont pas des violences silencieuses. Le stress est lié à un objectif. La violence, elle, vient de l’extérieur mais vous percute à l’intérieur. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de multiples formes de violence verbale. Dans une société où les frustrations sont difficiles à vivre, cette violence est devenue permanente. Même des situations banalisées, comme les tensions dans les transports en commun, peuvent avoir des effets lorsqu’elles se répètent jour après jour.

Il existe un phénomène de contamination émotionnelle, qui est plus fort aujourd’hui en raison de l’information en continu.

- Pourquoi les guerres, les crises économiques ou géopolitiques semblent-elles avoir un impact psychologique si fort aujourd’hui ?

Je pense qu’il existe un phénomène de contamination émotionnelle, qui est plus fort aujourd’hui en raison de l’information en continu. Autrefois, on regardait le journal télévisé le soir ; désormais, nous sommes sollicités en permanence. Nous pouvons banaliser cela en disant : "Tu es trop sensible" ou "cela ne me concerne pas". Pourtant, cette exposition répétée devient violente. A cela s’ajoutent l’hyperconcentration des milieux urbains, la densité de population et l’accélération du temps.

- Comment peut-on être affecté par des événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres ?

Parce que la force des images est considérable : avec le téléphone, la télévision ou les réseaux sociaux, on a parfois l’impression que cela se passe dans notre salon. Nous sommes aussi dans une information très émotionnelle. Les médias jouent beaucoup sur l’émotionnel, et de nombreux médias d’opinion ne sont plus seulement dans l’information. Les réseaux sociaux amplifient encore ce phénomène en jouant souvent sur l’émotion et sur la peur. Or la peur est extrêmement contaminante sur le plan émotionnel.

- Quels sont les principaux effets de cette exposition permanente aux tensions du monde ?

Les personnes deviennent anxieuses, dans le contrôle et l’hyperréactivité. Elles développent une hypervigilance permanente, y compris dans leurs relations. On peut aussi observer des troubles du sommeil, des débordements émotionnels, des comportements impulsifs, des troubles du comportement alimentaire ou encore des phénomènes de somatisation [l'expression par des symptômes physiques de phénomènes mentaux, ndlr]. La spécificité de cette violence silencieuse est qu’elle est constituée de micro-traumatismes qui ne sont pas identifiés comme tels. Leur accumulation a des conséquences de plus en plus importantes.

Le vivre-ensemble est devenu plus compliqué. Il y a un repli sur soi et une tendance à l’individualisme.

- Et à l’échelle collective ?

Cela a un impact sur la dynamique relationnelle. Les gens sont plus rapidement agressifs, plus sur la défensive. La peur est très présente. On sent aussi que le vivre-ensemble est devenu plus compliqué. Il y a un repli sur soi et une tendance à l’individualisme. Le lien social est affecté parce que les individus deviennent plus vigilants dans leur relation à l’autre. Il ne s’agit pas nécessairement d’égoïsme : ce sont souvent des mécanismes de protection (de soi, de ses proches...) face à un environnement perçu comme menaçant.

- Quels signes doivent alerter ?

Les personnes consultent souvent parce qu’elles n’arrivent plus à contrôler leurs émotions. On retrouve de l’impulsivité, des troubles du sommeil, une fatigue persistante, de l’anxiété, un isolement, une perte de confiance en soi et d’estime de soi. L’anxiété est fréquemment le moteur d’une demande d’aide. On voit aussi apparaître des symptômes dépressifs. Au moment où la personne consulte, elle n’a souvent pas identifié les micro-traumatismes accumulés au fil du temps.

- Ces troubles peuvent-ils devenir physiques ?

Oui. Il peut y avoir de l’hypersomatisation, des troubles du comportement alimentaire, des troubles digestifs. Très souvent, ces troubles organiques n’ont pas d’étiologie, c’est-à-dire pas d’origine physique identifiée. C’est là que les personnes commencent à envisager une origine psychologique.

Les gens les plus vulnérables sont avant tout ceux qui présentent déjà un manque de confiance en eux, d’estime de soi.

- Certaines populations sont-elles plus sensibles à ces violences, comme les jeunes ou les soignants ?

Les gens les plus vulnérables sont avant tout ceux qui présentent déjà un manque de confiance en eux, un manque d’estime de soi ou des difficultés à prendre de la distance avec le monde. Ce sont souvent des personnalités plus vulnérables aux phénomènes d’emprise. Cela dit, même quelqu’un qui possède une bonne sécurité intérieure peut être affecté. Si vous passez tout un week-end à regarder des informations anxiogènes, vous constaterez forcément un impact sur votre état intérieur.

- En quoi le numérique accentue-t-il le phénomène ?

Aujourd’hui, tout pousse à réagir immédiatement. Et pour réagir immédiatement, il faut être informé en permanence, toujours connecté au monde. Les notifications, les informations en continu, les réseaux sociaux : on est sollicité sans arrêt. Cette violence n’est pas toujours identifiée : on ressent une anxiété, mais on ne la relie pas forcément à son origine. Ensuite, cette anxiété se projette dans la famille, au travail ou dans les relations. Il y a une contamination dans tous les espaces.

- Comment préserver son équilibre mental sans se couper de l’actualité ?

Il ne s’agit pas de se couper du monde, mais de prendre du recul. Il ne faut pas avoir toujours les doigts dans la prise : on peut s’intéresser à l’information sans passer sa journée devant les chaînes d’actualité. Il faut aussi développer une conscience de soi : être capable de ressentir ses émotions, de les nommer et d’identifier ce qui nous angoisse. L’isolement total peut devenir un mécanisme d’hyperprotection : "Le monde est trop violent, donc je me retire." Mais ce n’est pas la solution.

- Quels réflexes adopter ?

D’abord, éviter de rester collé aux informations stressantes. Ensuite, vérifier les informations et chercher plusieurs points de vue afin de développer un regard plus nuancé. Il est également important d’apprendre à gérer ses émotions : lorsqu’on est trop dans l’émotionnel, la pensée devient excessive. Il faut donc laisser passer l’émotion afin que le raisonnement soit plus juste. Enfin, il est essentiel de se créer des espaces sans tension ni toxicité, de rencontrer les autres, d’échanger et de revenir dans la nature. La nature est très "ressourçante". Elle représente le temps long. On n’est plus dans l’hyperstimulation permanente.

Nous ne sommes pas tout-puissants. Le travail consiste à trouver un équilibre entre toute-puissance et impuissance.

- À partir de quel moment faut-il envisager une aide professionnelle ?

Lorsqu’il y a des difficultés importantes dans la relation à l’autre : conflits répétés, agressivité, violence verbale, ruptures de liens. Mais aussi lorsque la relation à soi est atteinte : angoisse, tensions corporelles, troubles du sommeil, troubles alimentaires, addictions, perte de désir ou troubles de la sexualité. Pour qu’il y ait une prise de conscience, il faut généralement qu’il y ait une souffrance perceptible.

- N’y a-t-il pas un risque qu’en prenant du recul, on renonce à agir ?

Le travail thérapeutique ne pousse pas à se retirer du monde. Au contraire. Il permet de mettre des mots sur ses émotions, de s’en libérer et de revenir dans le monde de façon plus ajustée. L’objectif est de trouver la bonne distance, ni trop proche ni trop éloignée. Nous devons aussi accepter notre impuissance sur certaines choses. Nous ne sommes pas tout-puissants. Le travail consiste à trouver un équilibre entre toute-puissance et impuissance.

- Êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

Si l’on devient pessimiste, on bascule dans l’anxiété. Le monde d’aujourd’hui n’est pas pire que celui d’hier. Il est différent. Nous devons travailler notre capacité d’adaptation tout en préservant nos valeurs essentielles. Les périodes de transformation font partie de l’existence.

La différence aujourd’hui, c’est la vitesse : tout s’accélère et nous n’avons pas toujours le temps d’intégrer ces changements. Les jeunes, eux, sont souvent plus adaptés à ces évolutions parce qu’ils sont au cœur de ces transformations. C’est aussi ce qui explique le décalage entre les générations.

Vous aimez cet article ? Abonnez-vous à la newsletter !

LES MALADIES