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QUESTION D'ACTU

Interview du week-end

Nike offre une semaine de congés à ses salariés : coup de com’ ou nécessité pour leur santé mentale ?

Cette semaine, la firme américaine a offert une semaine de vacances à ses salariés au sein de la maison mère dans l’Oregon aux États-Unis pour préserver leur santé mentale. Le psychologue du travail, spécialisé dans la prévention des risques professionnels, Marc Durin Valois revient sur cette décision et sur le nouveau rapport des employés avec le travail depuis le début de la crise sanitaire.

Nike offre une semaine de congés à ses salariés : coup de com’ ou nécessité pour leur santé mentale ? Thank you for your assistant/iStock

  • Publié le 05.09.2021 à 09h00
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Pourquoi Docteur - Offrir une semaine de vacances à ses employés : est-ce nécessaire pour leur santé mentale ?

Marc Durin Valois : C’est un peu plus compliqué que cela. Il y a une nécessité absolue pour les entreprises de remettre les compteurs à zéro. Il leur faut trouver des moyens de ré-enchanter la relation des employés avec le travail. Pendant la pandémie, nous avons assisté à une croissance forte de l’aliénation au travail, au sens où le travail a investi la sphère privée. Nous avons vu apparaître beaucoup d’anxiété, de dépression et une somme de difficultés liées à une saturation mentale liée au nouveau contexte. Il y a plus de pénibilité mentale.

Le lien de subordination psychologique s’est amoindri parce que le contexte devient différent et les employés se disent qu’il existe autre chose que le salariat où l’on s‘épuise au travail pour finalement payer des loyers très élevés. Par exemple, un ingénieur à Paris qui tout d’un coup se rend compte que travailler 60h par semaine pour financer un loyer de 2 700 euros ce n’est plus possible, qu’il existe d’autres moyens de faire. La pandémie a montré d’autres schémas possibles.

Les entreprises sont prises dans cet entre-deux. La décision de Nike n’est pas bête. Elle consiste à dire : ‘on vous donne une semaine de vacances et, surtout, ne travaillez pas’. Le but est d’assainir la sphère privée qui s’est faite envahir par le travail. C’est un moment pour votre vie privée, pour vous. Mais dans le même temps, il y a l’idée que le présentiel va être remis en place. Ils essaient de revenir au monde d’avant mais ce n’est pas sûr que cela fonctionne. Ce qui s’annonce, c’est un problème majeur des ressources humaines. Rien ne sera plus comme avant. Les entreprises ne peuvent pas revenir comme avant. Il va falloir se réinventer. Donc, derrière cette annonce de Nike, il y a énormément de choses.

- Cette décision d’agir pour la santé mentale des travailleurs est-elle un moyen déguisé d’augmenter la productivité ?

Il y a toujours l’idée que quand un patron fait un cadeau, c’est pour avoir des salariés plus productifs. Mais là, on assiste à quelque chose de plus profond, l’idée d’assainissement de la sphère privée qui est polluée par le travail. On recrée un effet de dissociation du travail et de la vie privée. La question c’est combien de temps cela va durer.

La semaine de Nike, c’est astucieux. Elle est présentée comme un moyen de restaurer la santé mentale mais en réalité c’est un moyen pour l’entreprise de restaurer la gestion des ressources humaines comme ils en ont l’habitude.

- Une semaine, est-ce suffisant ?

Je ne pense pas que les salariés vont forcément aller mieux en une semaine. Cela montre le désarroi et l’inquiétude des grandes entreprises, partout dans le monde. Une semaine ne va pas assainir la sphère privée. Il y a des réflexes qui ont été pris et beaucoup de salariés trainent des pieds pour revenir en présentiel. En même temps, il y a une attente de nouvelles manières de vivre. Beaucoup de salariés n’ont plus envie de revenir à une dissociation entre présentiel et vie privée. Pour réenchanter cette relation, les entreprises vont devoir mettre la main au portefeuille. Il va falloir augmenter les salariés et avoir plus de flexibilité dans l’organisation du travail. Pour les entreprises, il y a un risque d’hémorragie des travailleurs et de difficultés donc il faut prendre des décisions comme celle de Nike, et on en verra d’autres.

On peut imaginer des relations de travail transformées de telle manière que le sentiment de subordination soit moins pesant. Par exemple, dans l’emploi du temps il pourra y avoir deux jours et demi ailleurs qu’au bureau. Il est impossible du jour au lendemain de remettre les salariés en présentiel à temps plein.

- Toutes les entreprises devraient offrir du temps à ses salariés à l’image de Nike ?

Non. Elles ne peuvent pas. D’abord, il y a un effet de taille : c’est beaucoup plus simple à mettre en place pour les grands groupes. Beaucoup d’entreprises sont fragilisées donc elles ne peuvent pas financièrement se le permettre. Exemple : un groupe comme Air France, où il y a un sentiment d’appartenance et de sécurité énorme, est aujourd’hui en grande difficulté. Les salariés ont désormais le sentiment que les entreprises sont mortelles donc il faut savoir s’en affranchir. Le rapport entre les salariés et l’entreprise est en train de s’inverser.

- Quel est l’état de la santé mentale des salariés ?

Les syndromes d’anxiété et de dépression chez les salariés sont montés jusqu’à 34%, du jamais vu. Face au stress, on regarde plus ses ressources et dans la pandémie tous les niveaux de ressources ont été atteints. Il y a une crainte de la maladie, du chômage, pour ses proches. On est dans un contexte de stress avec beaucoup de difficultés pour trouver les ressources. On peut parler de syndromes post traumatique à moyen et long terme. 

Aujourd’hui on est passé de 34% à 22%, donc la situation tend à s’améliorer mais il va y avoir des effets à long terme.

- Comment se transforme le rapport des salariés avec le travail ?

L’idée est qu’avec la crise, beaucoup de salariés ont le sentiment que leur lien de subordination pouvait être réduit. Ils veulent se libérer avec deux options majeures : devenir leur propre patron et utiliser les nouveaux médias qui permettent de s’évader en n'ayant plus de lieu de travail. Tout ça, il faut le noter, concerne les plus favorisés. Cette pandémie accroît aussi une rupture sociale entre les CSP+, et même jusqu’aux agents de maîtrise, et ceux qui sont en dessous de cette échelle hiérarchique. Pour cette partie-là de la population, le risque de conflits sociaux est important. Les entreprises sont face à des enjeux de ressources humaines majeures.

La deuxième rupture, c’est celle entre les petites entreprises et les grands groupes. Pour les petites entreprises, le ré-enchantement va être compliqué, avec la réserve que comme le rapport entre patron et salarié est plus étroit, l’impact peut être amoindri.

La pandémie permet de reprendre le contrôle. Jusqu’alors, le pouvoir appartenait à l’entreprise avec le salariat. Mais aujourd’hui les salariés rejettent cela.

- Comment le travail doit-il appréhender ce changement de paradigme ? 

Tout passe par le ré-enchentement. Le travail doit se réinventer. Le premier point est qu’il va falloir augmenter les salaires pour les entreprises qui le peuvent. Il va falloir retravailler en donnant de l’indépendance aux salariés, en revoyant le lien de subordination à la lumière de la pandémie. Il faudra donc offrir beaucoup plus de souplesse dans l’emploi du temps des employés, dans le rapport hiérarchique, trouver de nouvelles manières de collaborer et donner un respect toujours plus accru de la sphère privé. Ré-enchanter, c’est repositionner les entreprises non plus comme un simple donneur d’ordre mais comme un accompagnateur dans la période où le salarié est dans l’entreprise. Cela passe par de la formation ou des formes évolués d’enrichissement pour la personne, y compris dans sa manière d’appréhender le monde.

Par ce biais, il est possible de réamorcer la santé mentale des salariés qui a été mise à mal et cela va durer sur le long terme. On a des gens qui ne seront plus jamais comme avant dans leur rapport au travail. La pandémie provoque véritablement une révolution de la gestion des ressources humaines et du rapport au travail.

La petite semaine de Nike apparaît à ce sujet à la fois symbolique et dérisoire.

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