Dr Régis Bronchard est anesthésiste-réanimateur et médecin à l'Agence de la biomédecine, une agence d'Etat qui s'occupe notamment du don d'organes, du don de tissus et de la greffe. Elle est à l'interface de l'ensemble de ces activités : gestion des listes d'attente, répartition des greffons, accompagnement des professionnels de santé... A l'occasion de la Journée nationale de réflexion sur le don d'organes et la greffe et de reconnaissance aux donneurs, le 22 juin, le médecin revient sur le fonctionnement du système français, les idées reçues les plus fréquentes et l'importance d'informer ses proches de sa volonté de donner ses organes à sa mort.
- Pourquoi Docteur : Comment fonctionne concrètement la chaîne du don d'organes ?
Dr Régis Bronchard : D'un côté, il y a les receveurs, c'est-à-dire des patients atteints d'une défaillance terminale d'un organe : rein, foie, cœur, poumon ou pancréas. Pour beaucoup de ces malades, la greffe constitue la seule thérapeutique capable de leur sauver la vie ou d'améliorer considérablement leur espérance de vie. Lorsqu'une personne répond aux critères médicaux, elle est inscrite sur une liste nationale d'attente gérée par l'Agence de la biomédecine. De l'autre côté, il faut un donneur. Les organes proviennent principalement de donneurs décédés, mais aussi de donneurs vivants, essentiellement pour la greffe rénale.
- Comment se déroule un don du vivant ?
Le donneur vivant doit être majeur et avoir un lien avec le receveur : un membre de la famille ou un proche pouvant justifier d'au moins deux ans de relation. Il doit également être en parfaite santé : une équipe spécialisée évalue les risques médicaux afin de s'assurer que le don ne compromettra pas sa santé future. Le dispositif est très encadré : le donneur doit justifier légalement de son lien avec le receveur et être entendu par un comité d'experts indépendant de l'équipe de greffe, chargé de vérifier que sa démarche est libre et volontaire. Après l'intervention, le donneur bénéficie d'un suivi médical tout au long de sa vie.
"Il n'existe pas de limite d'âge pour faire don de ses organes. On peut donner à 70, 80, 90 ans, et même au-delà"
- Qui peut être donneur après son décès ?
Contrairement à une idée répandue, il n'existe pas de limite d'âge pour faire don de ses organes. On peut donner à 70, 80, 90 ans, et même au-delà. Je cite souvent le cas d'une donneuse de 96 ans dont un organe a permis de sauver une vie. Certaines maladies chroniques ne constituent pas non plus une contre-indication automatique : des personnes souffrant d'hypertension artérielle, de diabète, ayant eu un cancer ou vivant avec le VIH peuvent être donneuses. Chaque situation est évaluée individuellement selon des référentiels médicaux précis.
La majorité des prélèvements d’organes sont réalisés chez des patients en état de mort encéphalique, c’est-à-dire dont le cerveau n'est plus irrigué et dont le décès est constaté selon des critères médicaux et légaux très stricts. Grâce aux techniques de réanimation, le cœur continue temporairement à battre, permettant aux organes de rester perfusés et d'être prélevés dans de bonnes conditions. Ces cas surviennent généralement après des événements brutaux : accident vasculaire cérébral, traumatisme crânien, méningite ou arrêt cardiaque.
- Sommes-nous tous donneurs en France ?
Oui. C’est ce qu’on appelle le consentement présumé : depuis la loi de 1976, toute personne est considérée comme donneuse potentielle sauf si elle a exprimé son opposition de son vivant. Cette opposition peut être enregistrée sur le registre national des refus, également géré par l'Agence de la biomédecine. N'importe qui peut s'inscrire sur ce registre à partir de 13 ans. L'opposition peut concerner tous les organes, certains organes seulement, ou encore les tissus.
"Les médecins prennent le temps de recueillir les témoignages de la famille"
- Malgré ce consentement présumé, les proches sont néanmoins toujours consultés avant le prélèvement...
Toujours, car les proches sont les dépositaires des volontés du défunt. Les équipes médicales les rencontrent donc systématiquement pour les informer du décès et rechercher la position exprimée par le donneur de son vivant. Même lorsqu'une personne n'est pas inscrite sur le registre des refus, les médecins prennent le temps de recueillir les témoignages de la famille ou de l'entourage.
- Peut-on tout prélever chez un donneur ?
Non, chaque organe fait l'objet d'une évaluation médicale. Par exemple, un cœur endommagé par un infarctus ou des reins déjà atteints par une insuffisance rénale chronique ne pourront pas être prélevés. Au-delà des organes, il est également possible de prélever des tissus : cornées, vaisseaux, valves cardiaques et même épiderme pour les grands brûlés.
- Comment les organes prélevés sont-ils attribués ?
La répartition, strictement encadrée par des règles publiées au Journal officiel, repose sur plusieurs principes fondamentaux : anonymat, gratuité et équité. Les familles des donneurs ne connaissent jamais l'identité des receveurs, et inversement. Et il n'y a pas de possibilité de tricher. Les critères prennent notamment en compte l'urgence médicale, l'ancienneté sur liste d'attente et l'âge du donneur. Les greffons pédiatriques sont prioritairement attribués à des enfants.
"Nous n'abîmons pas les corps"
- Le prélèvement modifie-t-il l'apparence du corps ?
Non, c’est comme une intervention chirurgicale, qui laisse une cicatrice. Nous n'abîmons pas le corps. Il est toujours restitué dans des conditions respectueuses. Pour les cornées, une prothèse est mise en place. Pour l'épiderme, seul le tissu superficiel est prélevé.
- Combien de vies un donneur peut-il sauver ?
On estime qu’un donneur décédé peut sauver jusqu'à sept vies avec ses organes. En ajoutant les tissus, le nombre de bénéficiaires peut dépasser dix personnes.
- La France manque-t-elle d'organes ?
Oui. Le besoin le plus important concerne le rein. Aujourd'hui, tous organes confondus, plus de 11.000 personnes sont en liste d'attente active et plus de 25.000 sont inscrites au total, alors qu'un peu plus de 6.000 greffes de rein ont été réalisées l'an dernier. Chaque jour, 23 personnes en moyenne s'inscrivent sur liste d'attente et 17 transplantations sont réalisées. D’où le fait qu’on essaie de développer le don d’organes de son vivant.
- Pourquoi le taux d'opposition au don d’organes augmente-t-il ?
Le taux d'opposition est actuellement d'environ 37 %. Les enquêtes montrent pourtant que près de 80 % des Français se déclarent favorables au don d'organes. Mais la principale difficulté est que les proches ignorent souvent la position du défunt. C’est la raison pour laquelle il est crucial de faire connaître votre position à vos proches.
"La priorité absolue reste toujours le soin du patient. Le don d'organes intervient uniquement lorsque la thérapeutique a échoué"
- Quelles sont les idées reçues les plus persistantes sur le don d’organes ? L’une consiste à croire que les médecins pourraient moins se battre pour sauver un patient s'ils savent qu'il est donneur...
C’est faux ! La priorité absolue reste toujours le soin du patient. Le don d'organes intervient uniquement lorsque la thérapeutique a échoué. Il y a d’autres idées reçues : croire qu'il existe une limite d'âge stricte, que les personnes malades ne peuvent jamais donner, que les organes seraient attribués aux plus riches ou encore que les religions s'opposeraient au don.
- Que disent les religions sur le don d'organes ?
Toutes les grandes religions monothéistes sont favorables au don d'organes. Les représentants catholiques, musulmans et juifs avec lesquels je travaille mettent en avant la priorité accordée, dans leur religion, au fait de sauver une vie humaine.
- Quels progrès ont été réalisés ces dernières années ?
Les avancées concernent plusieurs domaines : la réanimation, la conservation des organes, les machines capables de perfuser et réhabiliter les greffons avant la transplantation, ainsi que les traitements contre le rejet de greffe. La survie des greffons – 10 à 15 ans aujourd’hui pour le cœur par exemple – s'améliore aussi régulièrement. Les chercheurs travaillent désormais sur de nouvelles techniques de réhabilitation des organes et sur des approches cellulaires destinées à améliorer leur fonctionnement après la greffe.
- Quel message souhaitez-vous faire passer à la population à l’occasion de cette Journée nationale du don d’organes ?
Il est simple mais il peut tout changer : faites connaître votre position à vos proches.


