- Ancienne athlète de haut niveau, Aziza Oubaita a vu sa vie basculer lorsqu'une bronchite mal diagnostiquée a abîmé progressivement son cœur, jusqu'à nécessiter une greffe en 2016.
- Après des mois d’hospitalisation et de lourdes complications, elle a dû réapprendre à marcher, parler et accepter ce nouveau cœur.
- Moins de deux ans après sa transplantation, elle est devenue la première greffée du cœur à remonter sur un ring de boxe.
Pendant dix-sept ans, la boxe a été toute la vie d'Aziza Oubaita. "Je vivais boxe, je respirais boxe, je dormais boxe, je rêvais boxe, je mangeais boxe." Le quotidien d'une athlète de haut niveau est une immersion totale : entraînements à l'INSEP le matin, préparation avec l'ostéopathe, séances de kiné, circuits training l'après-midi, sparring en club le soir. Une détermination qui l'a menée jusqu'au titre de championne de France en 2004, et même du monde un an plus tard.
La bronchite qui a tout changé
Fin 2014, alors que sa carrière de boxeuse est derrière elle, une "petite grippe" survient juste avant des vacances. Son médecin traitant étant absent, elle consulte un remplaçant, anti-médicaments, qui lui prescrit du Doliprane. "Avec ou sans médicament, c'est cinq jours", lui dit-il. Sauf que sa bronchite va durer trois mois. Aziza est essoufflée en montant les escaliers, fatiguée, mais elle minimise les symptômes et met tout ça sur le compte du stress. "C'est la contrepartie de l'athlète de haut niveau. On a une perception et un rapport à la douleur qui est complètement différent." Elle ne réalise pas que quelque chose de grave est en train de se développer en silence.
Une nuit, chez ses parents en Normandie, sa toux se fait plus inquiétante. Sa mère lui dit d'aller consulter. De retour à Paris, son généraliste diagnostique une bronchite aiguë et prescrit des antibiotiques. La toux disparaît, mais un mois plus tard, tout bascule : vers trois heures du matin, Aziza se retrouve avec "un cœur qui bat à 250 pulsations par minute et une tension à 5". Elle appelle le SAMU, qui évoque une crise d'angoisse. Elle décide d'attendre. Deux heures passent, son état empire, elle voit son tee-shirt "faire des bonds" sur sa poitrine. "Il y a un truc qui ne va pas." Elle rappelle les secours et, rapidement, un médecin arrive. "Vous êtes blanche comme la mort", lui dit-il en la rattrapant alors qu'elle allait s'effondrer. L'électrocardiogramme confirme le pire : son cœur s'emballe dangereusement. Les pompiers et l'ambulance arrivent en moins de cinq minutes.
Le diagnostic : une grave myocardite
Aux urgences, on lui découvre un cœur gravement endommagé. "Le ventricule gauche est totalement dilaté, le bout du cœur nécrosé." Pourtant, les coronaires, les veines, tout est nickel, pas de cholestérol ni de diabète. Les médecins sont perplexes. A tel point qu’Aziza passe trois semaines hospitalisée : une semaine en réanimation, une semaine en soins intensifs, une semaine en service normal. "Même lever le petit doigt, je ne pouvais pas. Jamais de ma vie j'avais ressenti une faiblesse extrême comme ça. Même parler, tout était compliqué."
Après des mois d'examens sans réponse, son cardiologue l'envoie chez un spécialiste en IRM cardiaque. Le verdict tombe : c’est une myocardite aggravée. La bronchite, non soignée à temps, s'est transformée en infection cardiaque qui a abîmé son cœur. "Ce que j'ai perdu, je ne le récupérerai jamais", lui explique le médecin. Après dix-sept ans de boxe, "mon talon d'Achille, c'était l'organe le plus musclé que j'avais. Comme il était costaud, il n'avait pas donné de signes avant-coureurs".
Début janvier 2016, son état se dégrade encore. A l’hôpital parisien Bichat, son cœur s'arrête plusieurs fois dans la nuit. Les médecins lui annoncent qu'il faut envisager une greffe. Culturellement, Aziza est "à des années-lumière" de cette idée. "Les seules fois où j'en avais entendu parler, ça m'avait horrifiée. Quelqu'un qui meurt, on récupère son organe, on le donne à quelqu'un d'autre. On devient des espèces de zombies. Et le cœur en plus ! Non, non, non." Les médecins lui proposent alors un protocole de traitement sur six mois. Mais si ça ne fonctionne pas, la transplantation sera inévitable. La patiente accepte, soulagée de ne plus entendre parler de greffe pour l'instant. Sauf que son état continue d’empirer, et elle enchaîne les hospitalisations.
Une greffe et beaucoup de complications
C’est finalement le 27 juin 2016 qu’Aziza entre à l'hôpital pour une semaine de préparation à la greffe. Elle a 46 ans. Une nuit, de nouveau, son cœur s'arrête, repart, s'arrête, repart. Le lendemain matin, cinq blouses blanches arrivent dans sa chambre et annoncent : "Votre cœur s'est arrêté trois fois cette nuit. Il n'y a plus de choix, c'est la greffe". L’ancienne boxeuse est "obligée d'aller dans leur sens". S’ensuivent des examens "traumatisants", des biopsies, des procédures douloureuses. Mi-août, elle est placée en liste "super urgence", qui permet à un patient en phase terminale d’être prioritaire. Le compte à rebours est lancé : 72 heures pour trouver un cœur compatible, sinon elle "pren[d] un ticket et fai[t] la queue comme tout le monde".
Le soir même, les blouses blanches reviennent. "Bonne nouvelle, Mme Oubaita, vous passez au bloc à 2 heures du matin." Aziza appelle sa famille, se prépare, prend une douche désinfectante. On la descend au bloc et elle entend un infirmier au téléphone : "Nous sommes en attente du greffon en provenance de Bordeaux." L'opération dure huit heures. Aziza se réveille le lendemain midi, intubée, entourée de machines. "Est-ce que tout cela a été une grosse blague ?", se demande-t-elle. Elle ne sent rien, "droguée à haute dose". Les premiers jours sont un brouillard de morphine et de coma artificiel.
Son nouveau coeur dysfonctionne
Après deux semaines en soins intensifs, on la monte dans un service normal. Le lendemain, elle est essoufflée alors qu'elle est seulement allongée dans son lit. Elle s'assoit pour parler à l'infirmière, s'effondre, se réveille des jours plus tard, de nouveau intubée en réanimation. Elle a pris treize kilos d'eau, un œdème massif. Son nouveau cœur dysfonctionne : trop petit pour sa cage thoracique, il ne trouve pas sa place. On lui pose donc un pacemaker. Les médecins cherchent le bon dosage de médicaments, une "popote maison" pour stabiliser son état.
Les semaines passent, Aziza ne dort plus la nuit. "On me disait : si tu dors, tu meurs." Elle entend tout, surveille tout, fait des siestes fractionnées. A cause du sevrage des médicaments, elle a des hallucinations – un œil géant qui tourbillonne, des feux d'artifice dans le plafond. Au bout du compte, elle reste deux mois et demi en réanimation. Un jour, elle envoie un SMS désespéré à sa sœur, qui contacte son ancien cardiologue. Celui-ci appelle l'hôpital et découvre qu'un médicament, la Cordarone, qui permet d’abaisser le rythme cardiaque, est en train de l'empoisonner. On arrête le traitement et, en quelques jours, Aziza perd sept kilos d'eau et commence à récupérer.
Se reconstruire et adopter son nouveau cœur
Le 4 octobre 2016, la jeune greffée sort enfin de l'hôpital. Elle pèse 46 kilos. Elle ne marche pas, elle ne parle pas – les intubations répétées ont abîmé ses cordes vocales. Tout est compliqué : porter son sac, promener son chien. "Tout était vraiment difficile. Lent et faible." Elle refuse d'aller en centre de rééducation et choisit de se reconstruire chez elle, accompagnée d'un kiné et d'une orthophoniste. Elle suit à la lettre les consignes médicales : douze médicaments par jour, régime strict, discipline totale. "Je suis bête et disciplinée. On me dit que je dois prendre des cachets toutes les douze heures, j'ai une alarme sur mon téléphone."
Pour Aziza, comme tous les greffés qui traversent un processus de deuil, la crise d’identité est profonde. La styliste de métier ne se reconnaît plus dans le miroir : bouffie par la cortisone, amaigrie, sans muscles. "L'image que j'avais de moi, ce n'est même pas l'ancien moi. Ça n'existe plus." Elle a du mal à dire "mon cœur". "Tu t'es imposé, tu es là parce que je n'ai pas le choix. Je suis obligée de t'accepter, mais en gros, je ne te veux pas." Elle dit ressentir "un trou dans la poitrine, aucun battement". C'est finalement lors d'un entraînement, en changeant de rythme, qu'Aziza sent enfin battre son nouveau cœur. "C'était incroyable. Je ne m'y attendais tellement pas." Le cardiologue lui confirme : "C'est que vous êtes en train de vous l'approprier."
Remonter sur le ring
Un an et quelques après la greffe, Aziza a une idée folle : remonter sur un ring de boxe. Elle en parle aux médecins, qui la regardent stupéfaits. Elle insiste : "Si vous ne vouliez pas que je revive normalement, il ne fallait pas me sauver." Elle doit convaincre plusieurs cardiologues, passer des tests d'effort, obtenir l'autorisation de la Fédération. Elle choisit elle-même son adversaire : Anne-Sophie Da Costa, championne du monde, capable de maîtriser ses coups. Ce sera un jubilé, un combat symbolique. Le 31 mars 2018, en direct devant les caméras de télévision, Aziza Oubaita reprend donc les gants. C’est une première mondiale : une greffée du cœur qui boxe. "C'était le seul moyen pour moi de faire une connexion avec ce cœur. Il n'avait jamais battu au milieu d'un ring."
Aujourd'hui âgée de 56 ans, Aziza prend encore douze médicaments par jour. Son pacemaker, réglé au minimum, lui permet de monter jusqu'à 140 pulsations par minute. Elle ne combat plus sur le ring – le pacemaker interdit les coups à la poitrine – mais elle s'entraîne, pratique le shadow boxing, le sac. Le 31 mai dernier, pour fêter ses dix ans de greffe, elle a même franchi la ligne d’arrivée des Foulées Pantinoises, une course à pied de 10 kilomètres organisée à Pantin, en région parisienne.
"Il faut casser tous les préjugés sur le don d'organes"
"C'est une sacrée aventure, la greffe. C'est aussi une histoire de vie. C'est la chance de pouvoir vivre autrement, mais vivre." Aziza anime désormais des ateliers d'éducation thérapeutique à l'hôpital Bichat. Elle a notamment créé un programme appelé "Adopte un cœur", pour transmettre aux nouveaux greffés tout ce qu'elle n'a pas eu : des réponses, du partage, de la compréhension... "Quand on a vécu une telle épreuve, qu'est-ce qu'on en fait ? C'est aussi ma façon de dire merci." Elle envisage enfin d'écrire à la famille de son donneur. "Il faut vraiment casser tous les préjugés sur le don d'organes. On ne dépouille pas un donneur. Ça se fait dans le respect. Ça sauve des vies. La vie, elle est chouette. Et je pense que la plupart des donneurs seraient contents de savoir qu'ils servent encore à quelque chose, puisqu'eux ne sont plus là."



