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QUESTION D'ACTU

L'effet chauve-souris

Coronavirus : comment nos modes de vie ont conduit à la pandémie ?

Pour le chercheur Serge Morand, une fois la pandémie de Covid-19 maîtrisée, il nous faudra tirer des leçons de cette catastrophe sanitaire, sociale et économique, et passer dans “le nouveau monde”, soit un monde qui fait la place belle à l'écologie, plutôt qu'à la finance. 

Coronavirus : comment nos modes de vie ont conduit à la pandémie ? RomoloTavani/iStock

  • Publié le 22.03.2020 à 10h30
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L'ESSENTIEL
  • Un chercheur du CNRS fait le lien entre la pandémie et la mondialisation
  • Selon lui, le "nouveau monde" devra faire une part plus belle à l'écologie

En décembre 2019, un virus inconnu apparaît dans le sud de la Chine. Mi-mars 2020, la planète entière est contaminée et l’Europe en confinement. Le Covid-19 est incontestablement une maladie des temps modernes, une maladie de la mondialisation. Aussi, quand le virus sera enfin maîtrisé et la tempête passée, il faudra prendre acte de cette “crise de l’écologie qui a entraîné une crise sanitaire, sociale et économique” et passer “dans le nouveau monde”, alerte Serge Morand, chercheur CNRS-Cirad. Ecologue de la santé et parasitologiste de terrain et auteur de La Prochaine Peste (Editions Fayard, 2016), interrogé par Pourquoi docteur. 

Ces 60 dernières années, on a assisté à l’augmentation de l’empreinte écologique, du nombre d’animaux domestiques, de l’urbanisation, des transports de marchandise, aériens et d’une globalisation affectant l’ensemble de la planète et des écosystèmes, notamment à cause de grosses plantations de soja, de café ou autre. Dans le même temps, on a constaté une augmentation des épidémies et de nouvelles maladies infectieuses sont apparues”, explique le chercheur, en préambule. Rappelons que la propagation du choléra de l’Inde à l’Europe a été corrélée avec l’augmentation de la vitesse des bateaux. Le temps qu’on détecte un cas dans un navire de commerce, ce dernier était déjà passé par de nombreux ports.   

Ce qui restait localisé dans un endroit précis avant a maintenant toutes les chances de partir aux quatre coins du monde à vitesse grand V. Ce qui vient d’arriver est totalement improbable : un virus venant de Chine du Sud qui se retrouve trois mois plus tard chez les humains de l’ensemble de la planète, c’est hallucinant ! Là, il se passe quand même quelque chose de complètement anormal”, s’exclame Morand.  

Si ce nouveau virus vient probablement d’une chauve-souris, les chercheurs chinois ne savent pas encore ce qui s’est exactement passé. On peine toujours à comprendre l'épidémie de coronavirus SRAS du début des années 2000. On sait en revanche que c’est venu d’une chauve-souris sur une civette (chat musqué) vendue dans un marché contenant beaucoup d’animaux. A ce moment-là, il avait une augmentation par cinq du nombre de fermes à civettes en Asie et spécialement en Chine. Pas simplement pour les manger mais aussi pour le café : on fait ingérer des cerises de café à des civettes, des carnivores dont on bousille au passage le système intestinal, soi-disant pour donner du goût à la graine de café. Cela permet de vendre du café plus cher sur le marché international. C’est typiquement un produit de la mondialisation”, dénonce celui qui se trouve actuellement en Asie du Sud-Est pour étudier les liens entre la disparition de la biodiversité et l’émergence de ces nouvelles maladies infectieuses.   

Dans les années 90, une rencontre improbable entre une chauve-souris et un cochon

Une autre histoire très révélatrice a eu lieu à la fin des années 1990, raconte-t-il. A cette époque, le virus Nipah a émergé. Venant de la chauve-souris, il a été transmis aux cochons puis aux humains en Malaisie, pays qui ne mange pourtant pas de porc. On a fini par tuer deux ou trois millions de ces malheureux animaux pour en venir à bout. A posteriori, on a compris comment le drame était arrivé. A cette période, il y a eu une conversion importante des forêts de Bornéo et des paysages agricoles en mosaïque au profit des grandes plantations de palmiers à huile pour le commerce international. C’était également l’époque d’El Niño, qui a tendance à créer des environnements très secs et des feux de forêts. A cause de ces fumées, les chauves-souris ont été amenées à trouver d’autres habitats. Elles sont finalement allées dans ces nouvelles porcheries semi-intensives, mises en place elles aussi pour le commerce international. Elles ont déféqué sur les arbres fruitiers qui servaient à nourrir les cochons, que ces derniers ont donc mangés, explique Serge Morand. Finalement, cette rencontre improbable, virale, entre une chauve-souris et un cochon, c’est vraiment l’exemple de la mondialisation.”  

Une fois ce constat posé, quelles solutions ? “Soit on joue la carte de la biosécurité et on fait comme Singapour qui a loué des îles pour installer des élevages de cochons dans des bunkers où sont seulement autorisés les gens qui s’en occupent, soit il va falloir écouter les écologistes et arrêter de faire la place belle à la finance”, tranche Serge Morand.

Jusqu’à la déclaration d'Emmanuel Macron, c’était l’ancien monde. Désormais, il faut aller dans le nouveau monde. On ne pourra pas reprendre ‘business as usual’. Il faut doucement démondialiser. Profitons du Green Deal proposé par l’Europe pour changer la politique agricole commune : on arrête de subventionner à la production et on subventionne à la qualité et aux services rendus par les agriculteurs. Ca sera moins injuste pour eux, on leur fait un crédit des dettes et on les aide à sortir de la situation horrible où ils sont actuellement”, propose notamment le chercheur, qui milite pour une science plus attributive. C'est-à-dire s’intéresser aux causes et ne pas seulement soigner les conséquences, afin de pouvoir construire dans la durée.  

A l’heure actuelle, quelles perspectives ?  

Il s’agit désormais de préparer l’après-crise avec des politiques qui “arrêtent la parlotte” et donnent l’exemple pour que chacun ait un comportement individuel plus responsable. “Ça ne sert à rien de faire la morale”, insiste le chercheur qui espère que le confinement ne durera pas trop longtemps au risque “d’avoir de lourdes conséquences psychologiques, surtout chez les enfants et encore plus sur les adolescents, en pleine construction”. “On ne sait pas encore mondialement ce qui va se passer. Je suis actuellement en Thaïlande où le pays suit la même courbe que la France et n’a pas encore pris de mesures drastiques… Nous allons en avoir encore pour au moins un mois de crise, estime le scientifique, rappelant toutefois qu’un vaccin contre le Covid-19 devrait bientôt arriver. L’avantage avec les Coronavirus, c’est que leurs génomes n’évoluent pas trop rapidement et sont assez prévisibles.”

Et les anti-vaccins dans tout ça ? “Beaucoup de gens ne font plus confiance aux autorités, quelles qu’elles soient, et se méfient des vaccins. Cependant, dans un contexte de pandémie, les gens ont tellement peur que presque tout le monde sera partant pour se faire vacciner. Je ne suis pas trop inquiet là-dessus, déclare Serge Morand, sûr de lui. Nous ne sommes pas dans le même contexte que lors de la crise H1N1 où Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé, avait été très mal conseillée par rapport au vaccin, ce qui avait entraîné une grande défiance de la part de l’opinion publique”, rappelle-t-il.

Les populations en sécurité et la tempête passée, il faudra ensuite prendre en charge “toutes les morbidités négligées actuellement” et bien sûr gérer les conséquences sociales et économiques de la crise. “Un des dangers, c’est que l’on tombe alors dans un Etat policier, alerte Serge Morand, persuadé que cela ne servirait à rien du tout. Le gouvernement va devoir s’armer de patience et d’efforts pour retrouver la confiance des Français”, conclut-il.

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