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QUESTION D'ACTU

Comment entretenir son cerveau : les réponses du Pr Philippe Amouyel

Comme un muscle, le cerveau doit être entraîné pour conserver longtemps ses performances. Et plus on commence tôt, plus c’est efficace.  

Comment entretenir son cerveau : les réponses du Pr Philippe Amouyel

  • Publié 17.05.2013 à 19h20
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Avoir du mal à mettre un nom sur un visage connu, perdre ses clés ou son téléphone, ne plus retrouver sa voiture dans un parking, est-ce normal ou faut-il s’en inquiéter et redouter la survenue de la maladie d’Alzheimer ? Après 70 ans, de nombreuses personnes se plaignent de troubles de la mémoire ; certains sont anodins et n’entraînent aucune conséquence, d’autres ont un caractère de gravité qui nécessite une consultation médicale. Il existe des moyens de les prévenir.  Comment les mettre en œuvre et de façon plus générale lutter contre le vieillissement du cerveau ?

 Les réponses avec le Pr Philippe Amouyel, l’Institut Pasteur de Lille, directeur de la Fondation plan Alzheimer


pourquoidocteur : Jusqu’à quel âge notre cerveau peut-il vivre ?
Pr Philippe Amouyel : Si vous m’aviez posé la question il y a 15 ans, je vous aurais dit froidement : « on ne peut pas dépasser la limite de 110 ans ». Puis il y a eu Jeanne Calment qui l’a repoussée jusqu’à 122 ans. Et aujourd’hui, on voit bien que cette limite progresse constamment. Aujourd’hui, on n’est plus capable de la calculer. Ensuite, se pose la question essentielle de la qualité de la survie.

Mais les cellules du cerveau ne se renouvellent pas après la naissance ?

Pr Philippe Amouyel : Elles ne se renouvellent pas, mais elles vivent très longtemps, et on peut essayer de les préserver le plus longtemps possible. On considère qu’un enfant, vers l’âge de 7 ans, a à peu près son capital de neurones, et ensuite va l’entretenir jusqu’à l’âge de 20 ans. A partir de cet âge, ce capital va commencer à diminuer de manière inexorable car on perd ses neurones. Après 40-45 ans, on commence déjà à avoir des troubles de ce que l’on appelle les fonctions intellectuelles, par exemple le fait de ne pas reconnaître quelqu’un, de se dire « j’ai son nom sur le bout de la langue »… Voilà comment cela commence.

Combien de personnes souffent de graves problèmes de mémoire ?

Pr Philippe Amouyel : Environ 900 000 personnes en France souffrent de problèmes graves de mémoire qui évoluent vers des maladies irréversibles comme la maladie d’Alzheimer. On pourrait dire qu’il y a peut-être un peu plus de femmes que d’hommes, mais il faut savoir que les femmes vivent plus longtemps, en général. Donc ceci pourrait expliquer cela. Exercer une profession intellectuelle repousse un peu l’apparition des premiers signes mais l’événement va se produire quand même.

Provinciaux, citadins, même combat ?

Pr Philippe Amouyel : Pendant longtemps, on a eu l’impression de voir moins de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer à la campagne qu’à la ville. Puis, on a comparé cela de manière tout à fait sérieuse dans l’étude Paquid réalisée à Bordeaux et les chercheurs ont constaté qu’il y avait autant de cas à la campagne qu’à la ville. Sauf qu’à la campagne, la perception de quelqu’un qui a des troubles de la mémoire n’est pas la même, le lien social est différent qu’en ville. Par exemple, quand une personne se perd en milieu rural, on la retrouve toujours et on la ramène à la maison. Dans une tour de 15 étages avec des milliers de résidents, c’est beaucoup plus compliqué. Cela démontre que ce sont des maladies physiques mais également sociales.

Comment reconnaître une perte de mémoire anormale ?

Pr Philippe Amouyel : Tous, on oublie des noms, on perd ses clés, on ne sait plus où on a mis ses lunettes, où on a garé sa voiture dans un parking sans aucun repère, tout cela est habituel. En revanche, quand cela vous gêne dans la vie quotidienne, dans votre vie sociale, c’est là où il faut se poser la question. Et généralement, les gens le sentent, parce que soit eux-mêmes, soit leur famille les amène consulter un médecin.

Pourquoi  voir un médecin s’il n’y a pas de traitement ?

Pr Philippe Amouyel : Il est important de savoir si il existe vraiment un problème car il y a un certain nombre d’événements qui font perdre la mémoire ou certaines fonctions et qui sont réversibles.

Dans l’Alzheimer, on dit qu’il y a une sorte de glu qui empêche les cellules de bien fonctionner. Les troubles de la mémoire sont-ils dus également à cela ?

Pr Philippe Amouyel : Ce n’est pas uniquement cela. Les troubles de mémoire sont dus à la perte d’un certain nombre de cellules nerveuses qui servent à « penser », que l’on appelle les neurones. La glu qui intervient est probablement un processus qui va entraîner une accélération de cette perte de neurones. Mais le phénomène qui est lié à la perte de mémoire, c’est la perte d’un certain nombre de cellules du cerveau.

Pour le moment, l’efficacité des traitements n’est pas avérée ?

Pr Philippe Amouyel : Ce sont des traitements que l’on dit symptomatiques qui vont agir sur certains symptômes de ces maladies mais ils ne permettent pas d’améliorer la mémoire chez tout le monde. Ces traitements ont des effets indésirables souvent sévères et il faut savoir, peut-être les initier, mais surtout les arrêter quand ils ne marchent pas.

Pour garder des cellules en bon état, il faut que les « tuyaux » fonctionnent, c’est-à-dire que le sang arrive correctement au cerveau...

Pr Philippe Amouyel : Tout à fait. Pour faire vivre les neurones, il faut les alimenter en oxygène, en nutriments, en glucose. Il faut savoir que l’organe qui consomme le plus de sucre dans notre organisme est le cerveau. Environ 20 à 30 % du sucre que l’on consomme est absorbé par le cerveau et par son activité.

Manger beaucoup de poisson, c’est plein de phosphore et cela rend intelligent. Est-ce exact ?

Pr Philippe Amouyel : C’est vrai, mais pas à cause du phosphore. Certains poissons sont des aliments riches en acides gras, qu’on appelle oméga-3, oméga-6 ou autres, qui améliorent d’une manière générale la qualité de vie, le système vasculaire, et, indirectement, le cerveau.

En vieillissant, doit-on prendre des vitamines ou des compléments, des substances naturelles ?

Pr Philippe Amouyel : S’il y a des carences, et que c’est prescrit par votre médecin, vous pouvez prendre par exemple de la vitamine D. Il existe certaines personnes qui sont relativement peu exposées au soleil et qui ont des besoins en vitamine D. Mais d’une manière générale, les apports alimentaires, lorsqu’ils sont équilibrés, suffisent à compenser ces problèmes vitaminiques.

Que pensez-vous de tous ces médicaments que des personnes âgées, surtout aux Etats-Unis, prennent pour retarder le vieillissement ?

Pr Philippe Amouyel : Le problème est qu’aujourd’hui, on n’a pas réalisé d’essais cliniques qui prouvent que ces produits prolongent « la jeunesse ». Si des personnes âgées paraissent plus jeunes, c’est parfois dû au comportement, au dynamisme, ainsi qu’au niveau socio-économique, car plus il est élevé, plus l’espérance de vie augmente. Ce sont tous ces éléments qui interviennent et pas nécessairement des médicaments.

Les gros vieillissent-ils plus mal ?

Pr Philippe Amouyel : Des études ont montré que les sujets qui ont un poids plus élevé que la moyenne ont des fonctions intellectuelles qui s’altèrent plus vite que les autres. Il y a même des travaux très récents qui commencent à expliquer le lien qu’il peut y avoir entre certaines anomalies que l’on trouve dans la maladie d’Alzheimer et le fait que les sujets prennent du poids.

Pourtant, une étude a été publiée récemment disant que les gros vivaient plus longtemps ?

Pr Philippe Amouyel : C’est la première étude qui va dans ce sens-là. Mais si on remonte le temps, il faut savoir que si l’Homme a réussi à survivre, c’est parce que des générations et des générations d’ancêtres ont survécu à la famine et au froid grâce à leurs réserves. Et la façon de faire des réserves, c’est d’accumuler du gras. Donc, on peut tout à fait imaginer que le gras, d’une certaine manière, est utile. Le problème n’est pas là. Il est que notre environnement a changé, qu’on est tous capables de faire du gras et que l’on n’est plus du tout en période de disette.

Peut-on boire de l’alcool si on veut conserver un bon cerveau ?

Pr Philippe Amouyel : La question est la même que pour l’obésité, on s’est rendu compte que les gens qui ne buvaient absolument pas d’alcool ont un risque cardiaque légèrement plus élevé que ceux qui en boivent un tout petit peu. Dans l’étude Paquid, il a aussi été montré qu’une consommation modérée et régulière d’alcool est associée à un retard d’apparition des maladies graves du cerveau. Il suffit donc d’avoir une alimentation équilibrée dans laquelle il peut y avoir un peu d’alcool.

L’activité physique est-elle aussi bénéfique ?

Pr Philippe Amouyel : Le fait d’avoir une vie active tant sur le plan intellectuel que physique est un élément qui ne peut que favoriser le bon fonctionnement de notre cerveau. On démontre aujourd’hui que les sujets qui ont une activité physique régulière, là encore modérée – il ne s’agit pas de faire des marathons – ont souvent des fonctions intellectuelles meilleures que les sédentaires.

Pour avoir un cerveau qui fonctionne bien, combien faut-il faire d’exercice ?

Pr Philippe Amouyel : Les études tendent à montrer que c’est de l’ordre d’une trentaine de minutes de marche active d’un pas vif régulièrement tous les jours, soit à peu près 3 heures par semaine.

Les voyages sont-ils bénéfiques pour les seniors ?

Pr Philippe Amouyel : Il ne faut pas confondre fonctions intellectuelles et récupération physique. Il est sûr qu’une personne âgée récupère moins facilement et moins vite qu’une personne jeune. En revanche, chez les personnes qui font des voyages, du bricolage ou du jardinage, des activités qui comportent un objectif, on a pu montrer qu’elles semblaient légèrement protégées de la maladie d’Alzheimer. Cela ne veut pas dire qu’elles ne l’auront pas, mais si elles doivent l’avoir, ce sera probablement plus tard.


Les jeux solitaires tels que les mots croisés ou le sudoku ont-il un intérêt quelconque ?

Pr Philippe Amouyel : Oui, ils font travailler le cerveau. C’est un peu comme l’activité physique, vous ne pouvez pas, par exemple, vous entraîner à courir dans une salle pour faire un marathon, mais là, vous pouvez vous entraîner à faire des exercices intellectuels pour plus tard utiliser au mieux votre cerveau quand vous partez en voyage, par exemple. On peut également jouer au bridge, à la belote à un certain niveau, et aux échecs. La relation sociale est très importante.

Est-ce que l’amour physique a sa place en vieillissant ?

Pr Philippe Amouyel : Oui, bien sûr. On constate que les personnes qui vivent en couple vivent plus longtemps, dans de meilleures conditions et sont là encore « protégées », c’est-à-dire développent leur maladie plus tard, si elles doivent le faire.

Utiliser un ordinateur ou un smartphone…

Pr Philippe Amouyel : Bien sûr et il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, l’aspect technique et stimulation intellectuelle. Ensuite, ce sont des révolutions sur le plan social car l’interaction renforce le lien social. Donc, cela crée non seulement une activité cérébrale – on n’est pas passif, loin s’en faut – mais également un lien avec des informations que l’on va choisir directement.

Dernier point important, le cerveau est-il capable de se transformer quel que soit l’âge ?

Pr Philippe Amouyel : C’est la grande force de l’homme, c’est-à-dire sa capacité à s’adapter. On dit que notre corps est « plastique », il est souple, il peut s’adapter aux conditions. Tout s’entraîne et tout fonctionne de la même manière, le cerveau comme le muscle. Je vais prendre un exemple extrême, celui des grands chefs d’orchestre. Il y en a une petite vingtaine dans le monde et certains d’entre eux ont passé des examens qui ont permis de voir comment fonctionnait leur cerveau. Et on s’est aperçu qu’ils avaient développé des zones de leur cerveau qui n’existent chez personne d’autre. Cela veut dire qu’en fonction de votre activité, de votre motivation, il est toujours possible, à n’importe quel âge, de développer spécifiquement certaines parties du cerveau. C’est là que se trouvent les ressources, par exemple pour récupérer après un accident vasculaire cérébral.

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