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Décryptage

Mort psychogène : on peut mourir de désespoir

Encore mal comprise et peu reconnue par la communauté scientifique, la mort psychogène n'est pas un suicide, mais l'abandon de la vie par une personne âgée, malade, traumatisée ou handicapée. Un chercheur anglais vient de définir les marqueurs cliniques de ce phénomène. 

Mort psychogène : on peut mourir de désespoir Tonkovic /iStock

  • Publié 29.09.2018 à 08h10
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Peut-on mourir par dépit ? Par résignation ? Encouragé par une forme d'autosuggestion ? Le Dr John Leach, chercheur à l'Université de Portsmouth (Angleterre), décrit pour la première fois les marqueurs cliniques de "l'abandon", un terme utilisé pour décrire la mort psychogène, un phénomène encore mal compris et peu reconnu par la communauté scientifique. "Ce n'est pas un suicide, ce n'est pas lié à la dépression, mais le fait d'abandonner la vie et de mourir en quelques jours est une condition très réelle souvent associée à un traumatisme grave", explique-t-il. La mort psychogène fait généralement suite à un traumatisme à partir duquel une personne pense qu'il n'y a pas d'échappatoire, la mort étant, selon elle, la seule option rationnelle.

Selon le chercheur, ce déclin psychologique progressif pourrait résulter d’un changement dans les circuits frontaux-sous-corticaux du cerveau, le principal réseau qui pilote le comportement humain et donc, qui régit la façon dont une personne maintient un comportement orienté vers un objectif. Plus précisément encore, le cortex cingulaire antérieur (CCA) qui joue un rôle dans une grande variété de fonctions autonomes serait à l'origine de ce processus de pensée. "Un traumatisme grave peut entraîner un dysfonctionnement du cortex cingulaire antérieur de certaines personnes. La motivation est essentielle pour faire face à la vie et si cela échoue, l'apathie est presque inévitable". La personne perd alors tout espoir de guérir et toute envie de vivre. 

Selon le Dr John Leach, il est possible d'inverser cette tendance, lorsque le patient "récupère le sentiment d'avoir le choix". Pratiquer une activité physique pourrait par exemple l'y aider, notamment parce que cela peut lui rappeler qu'il a le contrôle sur son corps et que la dopamine sécrétée lui procurera un sentiment de bien-être. Mais dans certains cas, le décrochage avec notre réalité est inévitable. 

Le chercheur a défini 5 étapes dans le processus d'abandon :

1- Le retrait social : après un traumatisme psychologique, une personne peut devenir passive, s'isoler, se renfermer, manifester un manque d'empathie, une perte d'envie ou une absence d'émotion. Ce retrait social, explique le chercheur, peut être le moyen de se protéger en s’affranchissant de tout engagement émotionnel. La personne peut alors paraître insensible, dépourvue de sentiments, voire dure.

Pour bien comprendre ce phénomène, il est important de préciser que le cerveau est composé de deux hémisphères : le droit, qui traite l’information de façon holistique, c'est-à-dire par le biais des émotions, du ressenti et le gauche, beaucoup plus rationnel, qui résonne de manière séquentielle, logique et analytique. Si chacun de nous a tendance à davantage utiliser un hémisphère que l'autre, tous deux nous sont indispensables.

Daniel Siegel, professeur de psychiatrie clinique à l'École de médecine de l'UCLA, fut le premier à proposer une définition de la santé mentale. Selon lui, elle reposerait sur le concept d'intégration, c'est-à-dire notre faculté à naviguer en équilibre, de façon égale, entre ces deux hémisphères, sans se perdre dans les abîmes de l'un ou l'autre qui nous rendraient soit beaucoup trop émotifs et illogiques, soit trop rationnels et insensibles. Dans le cas présent du retrait social, il semblerait que la personne n'utilise plus que son hémisphère gauche, ce qui a déjà été observé chez des militaires, des prisonniers de guerre, ou des personnes en état de stress post-traumatique.  

2- L'apathie : une sorte de "mort" émotionnelle due à une profonde mélancolie. A ce stade, les personnes n'accordent plus d'intérêt à leur hygiène ou à leur apparence physique. Elles peuvent avoir été élégantes toute leur vie, mais en être arrivées à se négliger considérablement, ce qui peut être déconcertant pour les proches. 

3- Une perte de motivation : les personnes peinent à prendre une décision et manquent d'initiative. Souvent, elles ne se nourrissent plus, ne parlent plus, n'interagissent plus et sont confinées dans une sorte d'inertie. Elles ont perdu toute envie de s'aider et de prendre soin d'elles.

4- Une akinésie psychique : c'est-à-dire une impossibilité pathologique à faire certains mouvements, même si la force musculaire n'est pas diminuée. A ce stade, les personnes peuvent même ne pas réagir à la douleur, ou si on les pousse, les bouscule. 

5- La mort psychogène (qui survient en moyenne 4 jours après l'akinésie psychique) : le Dr Leach décrit ce phénomène comme la "désintégration d'une personne". "C'est à ce moment-là qu'elles abandonnent. Elles peuvent être allongées dans leurs excréments et rien - ni avertissement, ni passage à tabac, ni plaidoyer ne peut leur donner envie de vivre".

Une dernière cigarette

Le chercheur fait le parallèle avec les prisonniers des camps de concentration pour qui les cigarettes étaient des denrées rares et précieuses, car utilisées comme monnaie d'échange pour à peu près tout. Quand l'un d'eux en "gaspillait" une en la fumant, ses camarades savaient qu'il avait abandonné. Dans ce même contexte, il se peut que surgisse une "lueur" chez la personne au cinquième stade et qu'elle ait envie de "sa cigarette". "Cela laisse brièvement espérer que 'l’esprit vide' a été remplacé par ce qui pourrait être un comportement orienté vers un but. Mais le paradoxe est que, l'objectif lui-même (de mourir, ndlr) semble être devenu réalité" pour ces personnes. 

Alors qu'en France, le débat autour de l'euthanasie et du suicide assisté laisse s'exprimer des visions personnelles différentes de la vie morale, cette publication du Dr John Leach nous rappelle que certaines personnes âgées, profondément traumatisées, gravement malades ou en situation de handicap peuvent se laisser mourir par résignation, désespoir ou dépit, sans que le débat public ne fasse finalement écho. 

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