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QUESTION D'ACTU

Journée mondiale du harcèlement scolaire

"J’ai frappé une fille de mon école pendant un an" : une harceleuse raconte

En cette journée mondiale de lutte contre le harcèlement scolaire, des spécialistes insistent sur la nécessité d'épauler autant les harceleurs que les victimes. 

\ chameleonseye /istock

  • Publié 08.11.2018 à 15h34
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"Les mêmes émissions, les mêmes débats, les témoignages qui se ressemblent, inlassablement les médias qui proposent les mêmes recommandations, et...? L'impression que rien ni personne ne progresse dans l'éradication du fléau qu'est le harcèlement scolaire, sans parler du cyber-harcèlement". En cette journée mondiale de lutte contre le harcèlement scolaire, Catherine Verdier, psychologue-psychothérapeute-analyste pour enfants et adolescents, dresse, dans le Huffington Post, un constat très noir.

"La parole se libère plus facilement"

Pourtant, la situation est plus nuancée. Les pouvoirs publics et les médias s’étant saisis du phénomène depuis 2011*, les Français ont intégré ces problématiques, et sont de ce fait bien plus vigilants. Sur TF1, la fiction inspirée de l’histoire tragique de Jonathan Destin, qui s’est immolé par le feu à la suite de six ans de harcèlement scolaire, a par exemple attiré plus de six millions de téléspectateurs lundi 5 novembre dernier. Des stars comme le chanteur Mika ou le boxeur Patrice Quarteron n’hésitent plus à témoigner de leur vécu. Quand la série 13 Reasons Why, qui traite très durement de ce thème (suicide, viol, omerta), c’est l’un des plus gros cartons de la plateforme Netflix. "Le fait que le harcèlement scolaire capte désormais la lumière est une bonne chose, la parole se libère plus facilement", se félicite Nicole Catheline, pédopsychiatre spécialisée dans le harcèlement scolaire.

Le harcèlement scolaire est une violence (physique, verbale, sociale, sexuelle ou numérique) subie par un enfant de la part de ses pairs. Il se caractérise par un comportement intentionnel et agressif, survenant de manière répétée dans une situation de déséquilibre de pouvoir réelle ou perçue. "A force d’être utilisé à toutes les sauces, le terme de harcèlement scolaire est maintenant un peu galvaudé. Pour qu’il s’agisse réellement d’un harcèlement scolaire, il faut que l’agresseur ait vraiment l’intention de faire disparaître l’autre, de le supprimer", précise Nicole Catheline. "Et justement, ces agresseurs sont trop souvent oubliés des politiques éducatives et des analyses psychologiques, alors qu’ils sont une des clefs du problème".

Le harcèlement a baissé de 15 à 16%

Chaque année en France, 700 000 élèves sont touchés par le fléau du harcèlement scolaire, soit 10% des enfants en école primaire et 6% des adolescents au collège. Un chiffre important, mais qui tend à diminuer, sachant qu’il existe un seuil incompressible de 5%. Les spécialistes estiment ainsi que le harcèlement en face-à-face (hors cyber-harcèlement) a baissé de 15 à 16% entre 2009 et 2013. "C’est déjà très bien. Mais pour arriver à faire encore mieux, il faudrait se concentrer autant sur les bourreaux que sur les victimes, et là-dessus je trouve qu’on régresse", estime Bertrand Gardette, conseiller principal d'éducation (CPE), vice-président de l’association A.P.H.E.E. et auteur du livre Harcèlement scolaire : le vaincre, c'est possible. "Quand on prend le temps de parler avec les deux camps, pratiquement aucune des situations de harcèlement ne perdure, sans que personne ne soit obligé de changer d’établissement ou d’aller jusqu’à déposer une plainte. Il faut juste expliquer à l’agresseur pourquoi ce qu’il fait est mal, et ensuite le responsabiliser, en le poussant à trouver lui-même des solutions".

Car les profils des harceleurs et des harcelés sont finalement beaucoup plus proches qu’on ne se l’imagine. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des adolescents ou des enfants qui souffrent trop. C’est la manière d’exprimer ce mal-être qui change. "En primaire, j’ai frappé une fille de mon école pendant un an", se souvient Emma, qui travaille aujourd’hui dans la haute couture. "Je l’injuriais, je la bousculais, je lui donnais des claques. Elle était toute petite, elle avait de l’argent, des fringues de marque. Cela a suffit pour faire d’elle mon défouloir". A neuf ans, Emma est une pré-adolescente pleine de colère. Son père est parti, la laissant seule avec sa mère et son grand frère. Les temps sont durs : l’argent manque, la maman, souvent absente, travaille beaucoup, et Emma s’enfonce dans la dépression, sans que personne ne s’en aperçoive.

"Je pensais au suicide tous les jours"

"Je pensais au suicide tous les jours. Je me sentais seule, trop différente des autres élèves de mon école privée, au niveau de mon look, de mon corps, de ma situation sociale et familiale." Comme souvent, son bouc émissaire ne parle à personne de la situation. Son comportement, repéré par les professeurs, finit par donner lieu à une convocation de sa mère, sans plus de sanctions. Aucune aide psychologique n’est alors proposée à Emma. "Pourtant, à l’époque, j’aurais vraiment eu besoin d’être encadrée par des adultes. Je ne sais pas si j’aurais été réceptive à une aide psychologique, parce que j’étais extrêmement renfermée, mais ça m’aurait tellement fait du bien qu’on m’explique juste qu’être différent, ce n’est pas grave".

Toute cette histoire, Emma l’avait complètement occultée. Jusqu’à ce qu’elle tombe nez-à-nez avec son ancienne victime, qui a, par le plus grand des hasards, intégré la même école qu’elle. "Ça m’a fait un choc. J’ai reçu une de ces claques… En la reconnaissant, tout m’est revenu d’un coup. Et j’en ai été mortifiée. Comment j’avais pu faire ça ? Aujourd’hui, je le regrette profondément, je me sens plus que coupable", raconte la jeune fille, qui respire la gentillesse et l’empathie.  

"Tous les harceleurs devraient voir un psy"

Et oui. Contrairement à ce que les amalgames véhiculent, le harcèlement scolaire n’a rien à voir avec le harcèlement qui peut se développer entre adultes (au travail ou dans un couple, par exemple). Les enfants et les adolescents n’ont pas fini de construire leur personnalité. Le fait qu’ils soient un jour harcelés ou harceleurs ne les figent pas pour toujours dans la case des victimes et des méchants, notamment lorsque le problème est résolu avec des adultes. "Les profils pathologiques existent, mais ils sont très rares", reprend Nicole Catheline. "Dans ces cas-là uniquement, ils se prolongeront à l’âge adulte", précise la professionnelle.

Le mot de la fin reviendra au talentueux dessinateur RWÄN. Il est lycéen quand il signe sa première bande dessinée sur le harcèlement scolaire. Son meilleur ami en est victime et à ce moment-là, personne n’en parle encore ; ni à l’école, ni dans les médias, ni au gouvernement. "Au départ, je voulais vraiment aider les victimes. Mais à ma grande surprise, quand j’ai publié ma BD, j’ai reçu de nombreux témoignages de harceleurs. Tous regrettaient, et tous me racontaient leurs souffrances passées. Certaines étaient vraiment terribles. Pour moi, tous les harceleurs devraient voir un psy", estime-t-il. Reste à former les équipes éducatives. Plus facile à dire qu’à faire, me direz-vous.

*Année où l’éducation nationale a reconnu officiellement l’existence du harcèlement scolaire.

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