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QUESTION D'ACTU

Transmission infirmière au lit du malade

Décision médicale : le malade doit-il tout entendre ?

En Amérique du Nord, les infirmières se transmettent les informations sur l’état du malade devant lui. Une façon de l’impliquer dans le processus de soins qui laisse perplexe en France.

Décision médicale : le malade doit-il tout entendre ?   AIMAR/SIPA

  • Publié 22.11.2013 à 10h30
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La loi Kouchner de mars 2002 a profondément changé les rapports entre les patients et leurs médecins en reconnaissant notamment le droit des malades à être informé et à accéder à leur dossier médical. Mais un patient doit-il pour autant tout entendre des discussions médicales le concernant ?

Oui, répond l’hôpital St. Michael à Toronto au Canada. Après une phase pilote en 2011, toutes les unités médicales et chirurgicales y pratiquent désormais la transmission infirmière au lit du malade. Autrement dit, au moment des changements d’équipes en début et en fin de journée, les infirmières font le point sur la prise en charge du malade et se passent le relais dans chaque chambre, devant la personne concernée au lieu de passer en revue tous les dossiers des malades du service devant l’ordinateur du poste infirmier.


« Faire la transmission dans la chambre avec le patient est positif pour tout le monde et particulièrement pour le patient. Cela signifie que sa voix compte, il comprend mieux son traitement et il est plus impliqué dans ses soins », explique le Dr Lianne Jeffs, auteur d’une étude publiée dans une revue spécialisée de soins infirmiers, le Journal of Nursing Care Quality et directrice de l’unité de recherche clinique infirmière de l’hôpital St. Michael.

Voir le patient plutôt que le dossier réduit les erreurs

Pour cette étude, 45 patients ont été interrogés pour connaître leur ressenti sur le fait d’être associé à cette « réunion professionnelle » bi-quotidienne. Ils disent apprécier le moment comme un temps de « connexion plus personnelle avec les infirmières » où ils peuvent notamment faire part au jour le jour de leurs préférences en matière de prise en charge. Les professionnels plébiscitent aussi le système car le fait de voir le patient plutôt que son dossier réduit le risque d’erreur, de confusion ou d’oubli d’une allergie médicamenteuse, d’autant plus que celui-ci réagit lorsqu’un soin annoncé n’a pas été réalisé ou que la dose de médicament mentionnée ne lui a en réalité pas encore été donnée.

« Quand nous faisions les transmissions au poste infirmier, nous devions commencer à définir l’ordre de priorité des soins de nos patients avant même de les avoir rencontrés. Maintenant, en les voyant, nous pouvons nous assurer de l’état de chaque patient et définir l’ordre de priorité des soins dès les 15 premières minutes du changement d’équipe, qui sont cruciales », ajoute Terri Irwin, l’une des cadres de santé co-auteur de l’étude.


Une pratique très rare en France

Cet hôpital de Toronto n’est pas le seul dans lequel les transmissions infirmières se déroulent au chevet du malade. Cette pratique est de plus en plus répandue et encouragée par les autorités sanitaires en Amérique du Nord dans le cadre de programmes d’amélioration de la qualité des soins et de l’information des patients. En France, certaines équipes de réanimation pratiquent ce passage de relais au lit du malade mais la grande majorité des transmissions se font entre professionnel(le)s au poste infirmier. « Nous n’avons pas du tout la même culture du soin que les Nords-Américains, ni la même approche de la relation soignant-soigné ni la même philosophie du dialogue entre patient et médecin », analyse Chantal Legrand, cadre supérieure infirmier à la direction des soins de l’hôpital européen Georges Pompidou à Paris.


Se contenter de déplacer simplement cette discussion de professionnels dont l’objectif est d’être rapide et efficace dans la chambre du malade serait contre-productif. « Le risque c’est que le patient se sente exclu voire angoissé par notre échange qui est souvent très direct et un peu technique. Il s’agit d’un échange entre professionnels, l’objectif n’est pas d’informer le patient», souligne Chantal Legrand. Pour impliquer véritablement le patient dans la discussion, il faudrait donc prendre le temps d’expliciter les choses. « Je dirais nécessairement les choses autrement, sûrement en édulcorant pour ne pas inquiéter inutilement le patient. Mais le risque, c’est que la nécessité de prendre des précautions langagières aurait sans doute un impact sur la qualité et l’exhaustivité de la transmission », estime la cadre de santé. Superposer ce temps de dialogue professionnel et le temps d’information du patient pourrait au final se révéler négatif sur les deux tableaux et priver les professionnels de partager des informations qu'ils taisent au patient.


Ecoutez Chantal Legrand
, cadre supérieure infirmier à l’Hôpital européen Georges Pompidou et doctorante en psychologie : « Devant le patient, comment dire à ma collègue « soit vigilante aujourd’hui, j’ai vu sa femme partir hier soir en larmes, elle est hyper inquiète », ce n’est pas possible ! »




Le droit du patient de ne pas tout savoir
Alors que l’étude canadienne met en avant la satisfaction et le sentiment de sécurité exprimé par les patients, Chantal Legrand s’inquiète davantage de l’anxiété et du stress généré pour le malade et pour ses proches, lorsque les informations que se transmettent les infirmières concernent le pronostic vital ou des complications graves par exemple. « Il y a des informations que l’on ne donne pas au malade pour le protéger. Si je dis à ma collègue « il s’enfonce, il a fait 2 arrêts cardiaques depuis 14h », je me refuserais à dire ça devant le malade, même si il est dans le coma, on ne sait pas quelle conséquence cela peut avoir », affirme la cadre supérieure infirmier en transposant sa propre expérience en réanimation de neurochirurgie.

Pour Marie Lanta, chargée de mission Information des malades à la Ligue contre le cancer, la question n’est pas de savoir si le patient peut tout entendre ou pas mais s’il le demande, ce qui n’est pas le cas de chacun.


Ecoutez Marie Lanta
, chargée de mission Information des malades à la Ligue contre le cancer : « Le patient qui veut savoir précisément pour combien temps il en a, aujourd’hui contrairement à il y a 15 ans, on lui répond, mais en dehors du temps de transmission »



« Il y a 20 ans, 2/3 des gens mourraient du cancer sans qu’on ne leur ait jamais dit qu’ils avaient un cancer. C’était pour les protéger, le corps médical estimait qu’ils n’avaient pas besoin de l’entendre. Aujourd’hui c’est impensable », assure Marie Lanta. La loi Kouchner a donc beaucoup changé cette idée de protection du malade en imposant le droit à l’information. Mais la démocratie sanitaire offre aussi au malade le droit de ne pas vouloir de toute l’information brute et parfois brutale que s’échange les professionnels de santé sur son cas.

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