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QUESTION D'ACTU

Cévennes

Pollution minière : quand la rivière recrache son arsenic

Dans les Cévennes, un siècle d’activité minière a pollué les eaux souterraines et superficielles de manière irrémédiable. Des doutes pèsent sur l’eau potable.

Pollution minière : quand la rivière recrache son arsenic Guérin/Pourquoidocteur/TDR

  • Publié 05.03.2016 à 10h00
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C’est un filet d’eau qui s’écoule, tout doucement. Un extrait si toxique qu’une gorgée vous terrasserait en un rien de temps. Cette eau qui ronge la roche, draine les sédiments miniers et adopte au gré du sillon des couleurs psychédéliques – tantôt rouge vif, verte fluo ou grisâtre – cette eau, donc, elle provient directement du crassier de la mine de Saint-Sébastien, à quelques centaines de mètres au-dessus. Son nom, c’est le Reigoux, une rivière qui se déverse dans l’Amous, puis dans le Gardon d’Anduze. Elle contient 300 mg/Litre d’arsenic – au moins 30 000 fois la norme de potabilité.


L'eau du Reigoux, en amont du crassier de Saint-Sébastien-d'Aigrefeuille - Guérin/Pourquoidocteur/TDR


Pour découvrir cette source de pollution qui participe en grande partie à la contamination du Gardon, il faut quitter la route, marcher dans les bois de la commune de Saint-Sebastien-d’Aigrefeuille, et dépasser le bâtiment de la laverie de la mine, où des millions de tonnes de déchets miniers ont été traités pendant douze ans par la société Penarroya (1951-1963), et où des locataires ont aujourd’hui élu domicile.

Il y a quarante ans, après des orages et des pluies torrentielles, une partie du crassier s’est effondré. Quelques 300 000 tonnes de produits se sont répandues dans les cours d’eau, formant des amas de boue sédimentée, certains s’élevant jusqu’à 15 mètres, selon le récit d’habitants du coin. Des travaux datés de 1963 alertaient déjà sur la toxicité des lieux, qui serait responsable d'une réduction de 50 % du taux de fécondité dans la commune. 


La laverie de l'ancienne mine de Saint-Sébastien est aujourd'hui habitée - Guérin/Pourquoidocteur/TDR

Fardeau

C’est dire qu’il s’agit là d’un lourd fardeau. En aval du crassier où s’écoule le filet d’eau, l’Etat a financé des travaux, inaugurés en 2012, pour limiter les dégâts en cas d’épisodes cévenols – ces fameuses pluies diluviennes qui précipitent et mélangent les cours d’eau. Les lieux ont été sécurisés - portail, grillage, pancartes, route d’accès. Un empierrement devait permettre à la rivière de s’écouler dans la canalisation en évitant les infiltrations latérales. Il est par ailleurs prévu de renforcer le mur de soutènement et de surveiller sa stabilité en temps réel. Coût total des travaux : deux millions d’euros, pour une efficacité contre les pluies garantie cent ans.

Trois ans plus tard, l’installation a petite mine. A la première crue, l’empierrement s’est effondré, réduisant à néant tout espoir d’étanchéité. Le portail étant devenu inaccessible, le grillage a dû être percé pour pouvoir pénétrer dans la zone. Et l’eau continue de s’infiltrer, comme elle l’a toujours fait. Quatre kilomètres plus bas, la commune de Générargues pompe l’eau potable à partir de l’Amous, affluent de ce Reigoux.


L'empierrement s'est effondré à la première crue du Reigoux - Guérin/Pourquoidocteur/TDR
 

Questions sur l’eau potable

A Saint-Félix, Torniac, Anduze, ces communes secouées par un scandale sanitaire qui commence à s’ébruiter, c’est bien l’eau qui cristallise les craintes - l’eau souterraine, l’eau de baignade, l’eau potable. La qualité de celle du robinet, bien que validée par toutes les expertises officielles, laisse plus d’un riverain sceptique. Certains avouent ne consommer que de l’eau en bouteille.

Psychose ? La visite d’un captage d’eau douce qui distribue la denrée vitale aux communes de Saint-Félix-de-Pallières et de Thoiras, suscite le doute. Alors que le site devrait être entièrement clôturé, nous avons pu nous y rendre sans enjamber la moindre barrière. La station de pompage jouxte une route départementale fréquentée, au mépris de la réglementation qui interdit toute activité dans le périmètre de protection immédiate.

Sur la face latérale de la station, une trappe permet d’accéder directement à l’eau consommée par les habitants. Cette trappe, qui devrait être close de manière imperméable (notamment pour éviter une contamination malveillante…), se trouve immergée lors des nombreuses crues du Gardon de Saint-Jean qui coule à moins de cinq mètres, dont plusieurs travaux scientifiques démontrent une contamination sans appel. « En fait, quand il y a des crues, on boit l’eau polluée de la rivière », résume notre accompagnatrice, qui souhaite garder l’anonymat. A cela s’ajoute la pollution du lieu, jonché de plastiques, morceaux de fer, excréments, préservatifs, le tout drainé par les inondations à l’intérieur de la station, par le biais de cette trappe.


Le captage d'eau potable du Pont de Salindre ne respecte pas les normes sanitaires - Guérin/Pourquoidocteur/TDR


Dans la phase 1 de l’IEM (interprétation de l'état des milieux) achevée en 2012 par ICF Environnement, les hydrogéologues évoquent un risque de contamination, aussi bien du captage lui-même que de l’eau souterraine. Une note d’information que nous avons pu consulter insiste sur les foyers de pollution potentiels, dont les mines de Saint-Félix-de-Pallières. « C’est surtout une contamination chimique qu’il faut craindre », mentionne-t-il.

La "carrière" à ciel ouvert, facteur de contamination

A quelques centaines de mètres, en amont, une carrière à ciel ouvert. Ou une gigantesque mine qui ne dit pas son nom. Elle est exploitée par la SARL Henri Leygue et située sur d’anciennes galeries minières. Sa roche regorge de plomb et s’arsenic, mais officiellement, c’est le calcaire qui y est exploité depuis 2005. La fondation Nicolas Hulot a dénoncé ce chantier, qui « contribue à la poursuite de la pollution, de la contamination de l’environnement et accroît un peu plus chaque jour les risques sanitaires pour les populations exposées », peut-on lire dans une lettre adressée par l’association à la sous-préfecture du Gard.

Le périmètre de protection rapprochée d’un captage d’eau potable exclut « toute activité susceptible de provoquer une pollution » dans un secteur de plusieurs hectares. En l’occurrence, la carrière crache ses poussières toxiques dans l’air de la vallée et ses déchets rougeâtres dans l'Aiguesmortes, qui se jette directement dans le Gardon de Saint-Jean. Certes, la carrière se trouve en amont du captage - mais le système kartsique du sol chamboule toute la logique de l’amont et de l’aval. L’eau s’infiltre de toute part, suggérant un risque élevé de contamination des eaux souterraines et superficielles. 


La carrière de la Ferrière, à Thoiras, se situe sur deux anciennes galeries minières - Guérin/Pourquoidocteur/TDR

Une impossible dépollution ?  

La problématique de l’eau est d’autant plus préoccupante que de l’aveu général, une dépollution ne porterait ses fruits que dans des décennies, voire des siècles. Les rivières et nappes des Cévennes portent en effet une trace indélébile de cette activité minière, dont on commence à mesurer l’étendue des conséquences à l’échelle nationale. Les traitements au chlore qui rendent l’eau potable ne parviendront certainement pas à effacer ce passé.

En 1998, HydroSciences (Université de Montpellier, CNRS…) a bien tenté une expérience de décontamination par des bactéries, au niveau du Reigoux. Vingt ans plus tard, les équipements de cet essai avorté gisent, abandonnés en pleine forêt. Comme un rappel d’une situation inextricable, d’un héritage en forme de boulet pour des générations à venir.


Les bassins expérimentaux de traitement de l'arsenic par bactéries ont été laissés en plan - Guérin/Pourquoidocteur/TDR


Lire le reste de l'enquête :

<< Cévennes : un scandale sanitaire longtemps enterré
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Dans les Cévennes, un siècle d’activité minière a pollué les eaux souterraines et superficielles de manière irrémédiable. Notre reportage sur ce scandale sanitaire longtemps enterré bit.ly/1p8rJja

Posté par Pourquoi docteur sur dimanche 6 mars 2016
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