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QUESTION D'ACTU

Entretien

"Face à la crise, l'envie d'aider, d'aller vers les autres"

Face à la Covid-19, nous sommes interdépendants : il suffit qu'une personne ne respecte pas les gestes barrières pour contaminer celles qui les appliquent. Ainsi, si l'on aurait tendance à penser que la crise sanitaire a fait ressortir l'individualisme et la peur de l'autre chez certains, la sociologue Séverine Durand constate le phénomène inverse. Entretien.

\ Des Green/iStock

  • Publié le 01.06.2020 à 18h00
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Docteure en sociologie de l'environnement et titulaire d'une maîtrise en psychologie sociale, Séverine Durand est spécialiste des savoirs et expériences dans les situations de la vie ordinaire. Si elle travaille depuis 2007 sur les rapports aux changements environnementaux, elle suit avec intérêt l'impact sociétal de la crise sanitaire sur la population française. Pour elle, le rapprochement entre les individus dépasse indéniablement le développement d'une peur de l'autre.

Pourquoi docteur : Le confinement a-t-il impacté nos relations avec les autres ?

Séverine Durand : En tant que scientifique, j'ai du mal à répondre quand je n'ai pas de données précises, mais je peux apporter des éléments de réponse à partir des retours des premières études sociétales dont on dispose. Je pense notamment à celle qui a été menée dans le laboratoire Pacte, auquel je suis rattachée, qui a interrogé 'la vie en confinement'.

Avec le confinement, nos relations avec les autres ont pris d'autres formes mais ne se sont pas forcément étiolées, au contraire. Bien que l'on pourrait penser qu'il a induit un repli sur soi, l'étude révèle que le confinement a aussi mené des personnes à ressouder les liens avec leur famille, qu'elles avaient pu un peu négliger ces dernières années. Certains disent que ces relations se sont renforcées : c'est particulièrement vrai dans le cercle familial, mais aussi avec les amis et le voisinage.

Il y a quelques jours, à titre personnel, j'ai eu l'occasion d'entendre parler un groupe d'une quarantaine de personnes sur la manière dont chacun avait vécu le confinement et le déconfinement. Il y avait deux pans : les questions de peur et d'angoisse ressortaient au sein d'une moitié, alors que celles de la solidarité et des liens revisités étaient présentes chez l'autre. Ainsi, j'ai relevé que beaucoup de personnes avaient développé des liens avec leurs voisins, ce qu'elles ne faisaient pas forcément jusqu'ici.

Comment le développement de ces nouveaux liens s'explique-t-il ?

Pour les relations avec nos proches, le vecteur temps joue, mais aussi l'inquiétude : c'est ce qui a stimulé l'envie de rappeler la grande-tante à qui l'on ne parlait presque plus, par exemple. Les relations au voisinage s'explique davantage par l'immobilisme spatial provoqué par le confinement. En effet, nos sociétés occidentales modernes sont caractérisées par des sociabilités qui se construisent beaucoup sur les affinités sociales, qui tournent autour du partage de valeurs et activités communes.

Il y a 100 ans, les rapports étaient surtout définis par la sphère spatiale : nous avions peu de mobilité, la plupart grandissait et vieillissait dans le même village. Avec la contrainte de l'immobilisme, on a dû s'organiser de nouveau à partir de ce qui se trouve dans une proximité spatiale : cela a encouragé les solidarités. 

Par exemple, en proposant à sa voisine, que l'on ne connaissait pas mais que l'on savait seule et âgée, de faire ses courses, on a discuté avec elle. Concrètement, le confinement a poussé les gens à découvrir davantage leurs voisins, à organiser la solidarité dans des espaces restreints. Cela montre que, dans leurs pratiques, beaucoup de Français se sont un peu rapprochés de personnes avec qui ils n'avaient pas forcément de lien jusqu'ici. 

Que s'est-il manifesté chez les Français pendant la crise ?

La crise a montré la capacité de résilience de chacun à toutes les échelles, avec l'incroyable formation de réseaux de solidarité, qui n'existaient pas auparavant : c'est la contrainte qui nous amène à l'innovation. Ainsi, d'une manière assez inattendue, je trouve que le fait que la crise ait montré la valeur des réseaux de solidarité va dans la thèse d'un rapprochement entre humains de manière générale, à l'encontre de l'idée d'une peur de l'autre qui serait grandissante.

Qu'il s'agisse de la plateforme pour seconder le milieu médical ou des centres communaux d'actions sociales, les appels à la solidarité ont été débordés de propositions. C'est un indicateur considérable, qui montre que, face à la crise, l'un des gros moteurs humains a été l'envie d'aider, d'aller vers les autres. Quand on y pense, proposer d'aller faire les courses d'une personne fragile, c'est accepter de se mettre un petit peu plus en danger face au virus pour l'autre. Pour moi, il s'agit vraiment d'un argument qui montre que la crise est plutôt un révélateur d'humanité. 

Pourquoi a-t-on tendance à penser que la situation a fait ressortir l'individualisme de certains ?

Cela correspond à ce que j'avais pu observer dans mes enquêtes : quand il y a un cataclysme climatique quelque part, on voit davantage le côté 'horreur' dans les médias, comme avec les gens venus piller les maisons. En réalité, numériquement, ce n'est pas ce qui domine. Souvent, lorsque l'on remarque et relaie particulièrement des faits, c'est qu'ils ne correspondent pas à la norme.

Par exemple, on aura toujours tendance à parler de ceux qui ne respectent pas les dits 'gestes barrières' ou des personnes qui ont participé au marché noir avec les masques : c'est parce que ce n'est pas ce qui se fait le plus. Les émotions négatives sont toujours plus intenses que celles qui sont positives : c'est pour cela que ces éléments ont plus de place dans l'espace public. Pour autant, ils ne traduisent pas forcément une réalité vécue par l'ensemble des personnes.

Malgré tout, dans le contexte actuel, l'autre peut-il être considéré comme une menace ?

Je pense qu'il peut y avoir un regard un peu plus accusateur de celui qui ne respecte pas les gestes barrières comme on pense qu'il devrait les appliquer. À mon sens, on a vraiment pris conscience de notre interdépendance et du fait que les pratiques des uns conditionnent celles des autres. Effectivement, si 10 personnes font très attention et 10 autres n'importe quoi, au final, tout le monde tombera malade. En somme, je ne sais pas si l'on peut parler d'accentuation de la peur de l'autre, mais peut-être d'une attention plus forte aux pratiques des autres, car elles nous concernent directement. 

Néanmoins, cette crainte est humaine, elle fait partie de nous. D'un point de vue philosophique, Levinas parlait de l'idée de vulnérabilité radicale : en tant qu'être humain, on se sent vulnérable dans notre corps face à tout ce qui est extérieur : la nature et les autres. Je fais l'hypothèse qu'il existe un lien assez direct entre la crainte écologique, qui nous confronte à notre vulnérabilité vis-à-vis de la nature, et la montée de la peur de l'autre. Ainsi, dans le contexte où les incertitudes environnementales sont croissantes, la Covid peut accentuer encore les inquiétudes.

Avec le déconfinement, pourquoi la solidarité prend-elle le pas sur la peur de l'autre ?

Je n'ai pas l'impression que l'on vire dans la psychose vis-à-vis de l'autre car j'ai la sensation que celle du virus commence à diminuer fortement. On dirait que l'on est dans une forme de décontraction en matière de rythme sanitaire : depuis la mi-mars la situation était angoissante, mais, désormais, cela se détend. En effet, pendant le confinement, la crainte du virus était bien plus forte, toutes nos actions étaient dirigées pour lutter contre sa propagation. Là, on a conscience que cela va durer, mais la crainte baisse progressivement : on sait qu'il va falloir combiner reprise d'une vie plus habituelle et présence du virus.

En parallèle, il y a une montée des inquiétudes pratiques et financières : on ne sait pas si on va reprendre son travail, ou pouvoir partir en vacances... Peut-être que le déconfinement confronte en fait davantage les gens aux incertitudes quant aux suites économiques et sociales. Et, bien sûr, on n'aime pas ça : on préfère pouvoir se projeter. Avec ces incertitudes qui planent, le climat amène forcément à l'angoisse, mais je ne sais pas si c'est tant celle de l'autre que celle du devenir du monde.

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