- Pourquoi docteur : Le suicide est la troisième cause de mortalité chez les 15-29 ans, d’après l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). En France, environ 400 adolescents meurent chaque année après être passés à l’acte. Selon l’étude EnCLASS 2022, menée par Santé publique France, 24 % des lycéens déclarent des pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois et 13 % confient avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie. Pourquoi de plus en plus de jeunes en viennent-ils à tenter de mettre fin à leurs jours ou y pensent ?
Julie Scouppe : Tout d’abord, il existe deux types d’idées suicidaires. Le premier se présente lorsque l’on n’a plus envie de vivre. Plus rien ne nous motive, nous illumine, nous maintient. Dans cette situation, la détresse est ancrée et très inquiétante. Pour le deuxième cas, c’est lié à une situation compliquée et douloureuse. La personne ne voit pas d’autres solutions pour s’en sortir et veut abréger sa souffrance en s’ôtant la vie. Ce cas est plus "rattrapable" que le premier, car il est possible d’agir sur un contexte, en amenant différentes portes de sortie.
"L'adolescence est une période de bouleversement ce qui peut conduire à des comportements à risque"
La hausse des pensées et tentatives de suicide chez les jeunes peut s’expliquer dans un premier temps par le fait que l’adolescence est une période de bouleversement, à la fois physique, hormonal et psychique. Les adolescents se cherchent, expérimentent et testent leurs limites, ce qui peut conduire à des comportements à risque. En cas d’automutilation, plusieurs facteurs peuvent causer une souffrance psychique. Il peut s’agir de relations amoureuses toxiques, de la maltraitance, d'une carence familiale, des événements traumatiques (comme des agressions sexuelles ou un viol).
- Parmi les causes de suicide chez les jeunes, le harcèlement revient souvent. Ces dernières semaines, plusieurs cas ont été signalés. Est-ce une cause directe et de quel type d’idées suicidaires s’agit-il ?
En effet, des pensées et tentatives de suicide peuvent survenir à cause d’un harcèlement. On peut se dire qu’il s’agit du deuxième cas, c’est-à-dire des idées suicidaires liées à une situation compliquée, mais en réalité, ce contexte, entraînant un manque d’estime et de confiance en soi, peut impacter profondément un adolescent et provoquer une importante détresse. Le harcèlement peut nous faire ressentir que l’on n’a pas notre place sur cette terre. Il y a une injonction au silence, on ne se sent pas légitime de demander de l’aide. Et les menaces peuvent conduire à un acte tragique et définitif.
- D’après l’étude EnCLASS 2022, les filles présentent une santé mentale moins bonne et un niveau de bien-être moins élevé que les garçons. Plus précisément, 31 % des filles avouent avoir déjà eu des idées suicidaires au cours des 12 derniers mois. En outre, un rapport de Santé publique France sur les conduites suicidaires, publié en octobre 2025, révèle une poursuite de la hausse des taux d’hospitalisation chez les jeunes filles et jeunes femmes. Comment expliquer cela ?
Je ne pense pas que ce soit génétique ou héréditaire. Je me demande si les filles ne sont pas plus concernées par les conduites suicidaires en raison de l’éducation. Même si c’est de moins en moins le cas, l’aspect émotionnel concerne plus les femmes. Les garçons vont plus extérioriser leurs émotions en faisant du sport par exemple. C’est également peut-être lié à une sous-estimation des comportements à risque chez les garçons qui sont perçus comme des défouloirs, tandis que chez les filles, ces derniers sont plus pris au sérieux.
- Le rapport de Santé publique France montre que l’auto-intoxication médicamenteuse est la modalité privilégiée quel que soit le sexe. Pourquoi ?
C’est moins violent et plus facile que de s’ouvrir les veines, par exemple. Les patients ont l’impression de s’endormir tranquillement et donc de ne pas souffrir. C’est une mort douce.
- Quels sont les signes d’alerte chez un jeune ayant des idées suicidaires ?
Plusieurs signes peuvent alerter les parents ou encore les enseignants. En général, l’enfant se renferme, il est plus triste, plus pâle, moins en lien avec les autres, sèche les cours. En clair, il change d’attitude. Cela peut se voir par le comportement lié aux fonctions vitales.
"Souffrir de dépression ne veut pas dire que l'on va se suicider"
Par exemple, il ne mange plus, ne dort plus ou dort trop, sort moins, se scarifie. Les messages publiés sur les réseaux sociaux, dans lesquels ils expriment sa détresse, peuvent aussi donner des indices sur ses intentions.
- Une récente étude américaine, parue dans la revue JAMA Network Open, montre que de nombreuses personnes passant à l’acte ne présentent aucun facteur de risque psychiatrique diagnostiqué, comme la dépression. Est-ce vrai ?
En effet, le fait de souffrir de dépression, qui éteint l’élan vital, ne veut pas dire que l’on va se suicider. Ce sont parfois des pathologies non-diagnostiquées, comme le trouble de la personnalité borderline caractérisé par l’impulsivité et l’instabilité, qui entraînent des passages à l’acte.
- En France, plusieurs dispositifs d’aide pour les personnes susceptibles de traverser une crise et leurs proches ont été déployés. C’est le cas du numéro national de prévention du suicide, 3114, ou encore de VigilanS, un système qui met en place autour de la personne un réseau de professionnels de santé pour garder le contact avec les patients. Permettent-ils réellement de prévenir le suicide ?
Certains de mes patients m’ont confié avoir attendu 30 minutes, voire plus, pour avoir une personne au bout du fil. Ainsi, ils auraient pu passer à l’acte pendant tout ce temps, donc dans ce cas, on ne peut pas réellement dire que ces dispositifs préviennent le suicide. Mais d’autres patients m’ont indiqué le contraire. Ils ont rapidement été écoutés, ce qui les a aidés durant leur crise.
- Que pensez-vous des formations de secourisme en santé mentale ou des formations au repérage du risque suicidaire ?
C’est essentiel le temps de la crise. Je pense qu’intervenir dans l’urgence est important, la prise en charge à long terme encore plus, avec un suivi et un accompagnement.
- Aujourd’hui, les outils d'IA sont utilisés pour permettre de prédire le risque de développer certaines maladies. Cela peut-il se faire pour prévenir un passage à l’acte ?
En effet, l’intelligence artificielle peut être utile dans le cadre de pathologies, comme le cancer par exemple, mais il ne faut pas oublier que nous sommes au tout début. Ces outils ne sont pas bien contrôlés et il y a donc des risques. Certains de mes patients m’ont confié avoir fait part à Chatgpt de leur état d’âme entre nos séances.
"La prévention doit se faire dans les écoles"
Parfois, ses réponses sont pertinentes, mais l’IA, qui n’a pas la vérité absolue, ne remplacera jamais un être humain et plus précisément un psychologue, qui a un regard bienveillant, peut poser sa main sur l’épaule du patient. Il convient donc de s’en méfier, prendre ses réponses avec des pincettes et en parler avec son thérapeute durant les séances. Si ces outils sont utilisés en complément d’une thérapie, pourquoi pas !
- Que faut-il faire concrètement pour mieux prévenir le suicide ?
La prévention doit se faire dans les écoles, durant les journées d’information avec la diffusion de ressources, de liens, de contacts d’associations et de numéros téléphoniques. Elle peut se faire par le biais de publicités dans les magazines, à la télévision, sur les réseaux sociaux. Le plus important est de donner des orientations, c’est-à-dire des solutions pour les patients.
- En cas de tentatives de suicide, quelle est la prise en charge ?
Un jeune ayant tenté de mettre fin à ses jours doit discuter avec une personne de confiance (parents, enseignants, amis), c’est-à-dire qui ne le juge pas, ne le dénigre pas et ne le force pas à parler. Un suivi avec un psychologue est fortement recommandé, car la thérapie permet d’identifier la cause de souffrance et d’aider le patient à trouver des solutions pour aller mieux. L’accompagnement par un psychiatre peut se faire si la détresse est importante ou si un traitement ou un arrêt médical sont nécessaire.


